vendredi 6 février 2026

Le chef de bataillon Joseph-Antoine Mougeot, dit Demougeot (1766-1811)

 

La bataille de Cholet, où fut blessé l'Eclaronnais.


    Fils de Jean Mougeot, voiturier puis manouvrier, et de Marie-Madeleine Colson, Joseph-Antoine Mougeot naît à Eclaron (Haute-Marne) le 25 mars 1766, cinquième des six enfants du couple. Il grandit dans le bourg et s'engage le 26 janvier 1785 dans le régiment de Bassigny dont le dépôt est à Metz, compagnie Lanoailles. Le soldat Mougeot dit Moujot mesure cinq pieds, trois pouces. Son état de militaire ne l'empêche pas de revenir à Eclaron pour assister aux obsèques de son neveu Jean-Emmanuel Chabridon, le 30 mai 1785, puis au baptême d'un autre neveu, Louis-Antoine Chabridon, le 9 mars 1788.

    Pendant la Révolution, alors que son corps est devenu 32e régiment d'infanterie, Mougeot est désigné le 25 novembre 1791 pour servir dans la garde constitutionnelle du roi Louis XVI, compagnie du capitaine de Marcilly. Il y est bien noté pour son service. Après le licenciement (le 5 juin 1792 aux Tuileries) de cette garde cantonnée à l'Ecole militaire à Paris, le Haut-Marnais est nommé capitaine de pionniers le 10 mars 1793. Dès lors, il fait les campagnes de l'Ouest de la France, entre l'an II et l'an VI.

Cher de bataillon à 29 ans

    Il est blessé le 24 octobre 1793 à Entrain puis le 8 février 1794 à la reprise de Cholet (Maine-et-Loire), quand - dit Mougeot - l'adjudant-général Moulin "se brûla la cervelle, se voyant pris par les brigands". Capitaine au 12e bataillon de sapeurs dont il commande la 1ère compagnie le 8 mai 1794, Mougeot se marie le 20 juillet 1794 à Brest (Finistère) avec Marie-Julienne Rebour*, 20 ans, originaire de Lorient (Morbihan). L'union est célébrée devant Félix Nouvelle, chef du bataillon, et le capitaine Vincent Provence, du même corps. Son fils Vincent-Marie-Joseph Mougeot naît le 3 juillet 1795 à Brest, sa fille Marie-Louise-Adélaïde** le 16 juin 1796 dans la même ville.

    Entre-temps, Joseph-Antoine Mougeot est passé chef de bataillon du 12e bataillon de sapeurs, le 20 juin 1795, à l'âge de 29 ans, en remplacement de son ami Nouvelle destitué. Après la réduction du nombre de bataillons de sapeurs (de douze à quatre), après le traité de Campo Formio, il est réformé le 17 août 1798. Toutefois, occasionnellement, le Haut-Marnais occupe différents postes en l'an VII et l'an VIII de la République : commandant du dépôt d'Indre-et-Loire, chef du bataillon auxiliaire du Loir-et-Cher, chef de bataillon auxiliaire en Seine-et-Oise, chef de bataillon à Lyon, membre du premier conseil de guerre de la 19e division militaire, attaché au dépôt général des réquisitionnaires et conscrits... C'est à Lyon, le 31 mars 1800, que naît un troisième enfant, Elisabetth-Joséphine - Mougeot, "chef de bataillon attaché au premier conseil de guerre de la 19e division militaire", est alors logé au 110, place de la Liberté.

    Localisé par la préfecture de la Haute-Marne comme chef de bataillon en non activité à Eclaron, Mougeot retrouve un emploi comme adjudant de côtes le 6 juillet 1803, dans la direction d'artillerie de Cherbourg (14e division militaire). Il a rang de chef de bataillon. Membre de la Légion d'honneur le 14 juin 1804, il  est soupçonné d'être impliqué dans une affaire de contrebande entre les côtes de la Manche et l'Angleterre, mais il ne semble pas qu'il y ait eu de suite à ce dosier. La même année, Mougeot perd son épouse Marie-Julienne Rebour le 31 mars 1805, à Cherbourg, section du nord. Dans l'acte de décès, il est alors qualifié - à tort - de lieutenant-colonel.

Le Hanovre, la Hollande, l'Espagne

    Le 28 octobre 1808, le chef de bataillon Mougeot est admis au traitement de réforme en attendant un commandement d'arme de 4e classe. Remplacé à Cherbourg par Fortunat Milon, il fait l'objet, le 16 mai 1809, d'une proposition de mise à disposition du général Lasalcette, gouverneur de Hanovre. Remarié, le 8 juin 1809, avec une jeune Parisienne, Anne-Edmée-Marcelline Douis, 22 ans, il reçoit enfin l'ordre le 3 juillet 1809 de commander la place de Lunebourg (Hanovre). Puis il est affecté à la place de Grave (Hollande).

    Nouvelle affectation : en Espagne. Le chef de bataillon Mougeot - qui se fait appeler Demougeot ou de Mougeot voire de Mongeot - est nommé chef d'état-major du 3e gouvernement de la province de Grenade, dans le périmètre de l'Armée du Midi. Au 1er avril 1811, il a pour aide de camp le lieutenant Augustin. 

    Mais la fièvre jaune fait des ravages en Andalousie. Elle emporte l'officier haut-marnais le 19 avril 1811, à 7 heures du matin, à l'âge de 45 ans. Sur l'initiative de son frère François-Laurent Demougeot, qui réside à Paris, son nom sera rectifié en Demougeot par jugement du tribunal civil de Wassy (Haute-Marne) le 30 octobre 1811.

    Par décret du 9 septembre 1811, sa veuve, qui habite au 30, rue Mazarine à Paris, perçoit une pension viagère de 300 F. Non remariée, elle meurt en 1841 à Charenton-Saint-Maurice.

    Son fils Vincent Demougeot, élève au lycée de Caen, intègre en 1813 le bataillon d'instruction des grenadiers à pied de la Garde impériale. Nommé fourrier, il sert successivement au 13e régiment de tirailleurs et au 3e régiment de voltigeurs de la Garde. Sous-lieutenant dans la 3e compagnie du Bataillon du Sénégal, il décède le 2 novembre 1816 à l'hôpital militaire du port de Gorée (Sénégal), à l'âge de 21 ans. Sa fille Elisabeth-Joséphine, confiée à la Maison d'Ecouen, fera un beau mariage puisqu'elle épousera en 1826 le comte Barnabé de Guernon-Ranville à Paris (elle décède dans la capitale en 1840).

Sources : dossier individuel d'officier, GR 2 ye 2985, SHD, Vincennes - contrôles du régiment de Bassigny, SHD - état civil d'Eclaron, Brest, Cherbourg et Paris - Lionel FONTAINE, Officiers haut-marnais de Napoléon, A la Une, 2019.

* C'est ainsi que signe l'intéressée.
** Nous ignorons le destin de ce deuxième enfant. 









mercredi 28 janvier 2026

Les chefs de bataillon Pierre et François Legendre, de Fresnes-sur-Apance

 

La bataille de Neerwinden (détail). 

        Le village de vignerons de Fresnes-sur-Apance, près de Bourbonne-les-Bains, présente cette singularité d'avoir donné aux armées impériales cinq officiers d'artillerie, dont quatre officiers supérieurs ! Parmi eux, deux frères : Pierre et François Legendre.

    Le premier, Pierre, né le 13 novembre 1754, est le mieux connu puisqu'une notice des "Fastes de la Légion d'honneur" lui a été consacrée. Il s'enrôle, à l'âge de 20 ans, dans le régiment d'artillerie de Toul, à Grenoble, en novembre 1774. Son "pays" Antoine Claudel, né à Fresnes le 22 février 1792, l'accompagne dans ce choix. Les deux compagnons seront, avant la Révolution, sous-officiers dans un régiment qui s'installe à La Fère (Aisne) en 1786.

    Moins de trois ans après ses aînés, François Legendre s'engage à son tour comme canonnier dans le régiment de Toul, le 1er avril 1777. Le fils du vigneron Jean Legendre et d'Anne Bouvier n'est âgé que de 16 ans, puisqu'il a vu le jour à Fresnes-sur-Apance le 23 mars 1761.

Trois frères dans le même régiment

    François Legendre, dit Legendre "cadet", prend part aux campagnes de 1778 à 1783 sur les côtes de Normandie et de Bretagne, puis de 1787 en Hollande. Nommé sergent le 9 août 1788, il se marie, le 4 novembre 1788 à La Fère, avec Jeanne-Marie Molard. Cette Grenobloise de naissance de 18 ans est la fille d'Antoine Molard, lui-même caporal au régiment d'artillerie de Toul. Parmi les témoins de l'union, figurent deux frères de François Legendre, qui servent dans le même corps : Pierre, qui est sergent, et Pierre-Antoine, qui est deuxième canonnier ! 

    Quelques semaines avant que n'éclate la Révolution française, Jeanne-Marie Molard donne une fille à son époux : Marie-Jeanne, née le 4 mars 1789 à La Fère.

    Pour les deux frères, dont le régiment est devenu 7e d'artillerie à pied en 1791, commence une succession quasi ininterrompue de campagnes. Sergent-major le 11 août 1792, Legendre cadet prend part, avec l'armée du Nord, au siège de la citadelle d'Anvers. Enfin officier (il est promu lieutenant en second le 1er décembre 1792), il est du siège du fort Saint-Michel, près de Venlo, et de la bataille de Neerwinden (18 mars 1793). Quelques semaines plus tard, le 1er mai 1793, François Legendre se distingue près de Valenciennes : ses états de services précisent que ce jour-là, il "commandait deux pièces de 4 attachées au 2e bataillon de la Meurthe ; ayant été abandonné par les trois bataillons formant la brigade de droite de l'armée, il s'est défendu avec ses deux pièces, se battant seul en retraite par échelon contre quatre pièces d'artillerie à cheval et un escadron de cavalerie qu'il parvient d'arrêter".

Des bords du Rhin à la péninsule italienne

    Nouvelle  promotion après ce fait d'armes : le voilà lieutenant en premier le 1er juillet 1793. L'officier haut-marnais de 32 ans quitte l'armée du Nord pour celle de la Moselle, le 20 août 1793, servant au sein de la 20e compagnie de son régiment. Capitaine le 19 juin 1794, il est appelé à de nombreuses fonctions. Coïncidence : sa carrière croise la trace de nombreux Haut-Marnais. C'est ainsi qu'il se voit confier la surveillance du parc d'artillerie de la division du général Rémy Vincent, de Montier-en-Der. Après le blocus de Luxembourg, il passe à l'armée de Rhin-et-Moselle en avril 1795. Il est au siège du fort de Kehl, sous les ordres des chefs de brigade Lemasson-Duchesnoy (de Dommartin-le-Franc) et Lobréau (qui s'est marié à Chaumont), puis se rend à Deux-Ponts (théâtre d'opérations de l'armée du Rhin). Autre Haut-Marnais, le général Dommartin (également de Dommartin-le-Franc) lui ordonne, le 10 février 1797, de quitter l'armée du Rhin pour rejoindre le dépôt de son corps à La Fère, avant d'être employé dans l'armée d'Angleterre. 

    Prochaine affectation : l'armée de Naples, que le capitaine Legendre rejoint le 9 octobre 1798. Il quitte la péninsule le 20 juillet 1799 pour rejoindre le dépôt du 7e RAP à Metz, afin d' "y guérir un mal d'yeux gagné en Italie, qui le mettait hors d'état de faire un service actif aux armées sans exposer à perdre la vue entièrement". En avril 1800, on le retrouve à l'école d'artillerie de Metz, puis, le 10 juin 1800, il conduit le bataillon de Metz à Schaffhouse pour être incorporé et compléter les compagnies d'artillerie de l'armée du Rhin. Le 21 janvier 1802, il est réformé, désirant "jouir de son traitement de réforme à Metz".

Campagnes impériales 

   Mais, tout comme son frère Pierre également capitaine, François est affecté au 1er RAP le 2 juillet 1802. Nommé à l'armée des Côtes-de-l'Océan, François Legendre participe ensuite aux campagnes de la Grande Armée : l'Allemagne, la Prusse, la Pologne. Durant cette période, son frère Pierre, promu chef d'escadron d'artillerie à cheval en mai 1803, membre de la Légion d'honneur, est mis à la retraite le 27 octobre 1805.

    A son tour, François qui commandait sans doute l'artillerie de la division Rivaud (1er Corps) en 1805, est nommé chef de bataillon le 9 mars 1806, à l'âge de 45 ans, et passe au 8e RAP. Membre de la Légion d'honneur sous le numéro de brevet 8 652 le 14 mars 1806, il est nommé sous-directeur d'artillerie à Metz le 25 mars 1808.

    Le 17 novembre 1808, le chef de bataillon Legendre cadet est affecté à la place de Luxembourg, succédant à l'officier Dorveaux comme sous-directeur d'artillerie. C'est dans cette ville dont il intègre le collège électoral qu'il marie sa fille Marie-Jeanne au capitaine Louis Damas-Laurent, du 59e régiment d'infanterie de ligne, en 1810.

    Pendant ces événements, la guerre fait toujours rage en Espagne - où l'ami Antoine Claudel, commandant le parc d'artillerie du 2e corps d'observation de la Gironde, meurt le 29 avril 1810 en rade de Cadix après avoir été fait prisonnier à Baylen - et au Portugal. Le 5 août 1811, ordre est donné au commandant Legendre de se rendre à Bayonne pour commander l'artillerie d'une division destinée à la péninsule. Mais à la date du 20 novembre 1811, se plaint le général Clarke, ministre de la Guerre, "non seulement, il [n'a] point exécuté [cet ordre], sous prétexte de santé, mais il a fini par faire en octobre la demande de sa retraite". Clarke serait enclin à ce qu'on la lui accorde. Mais Napoléon refuse le 23 novembre 1811. En outre, ordonne l'Empereur, "il faut le faire arrêter, mettre le scellé sur ses papiers, et le traduire à une commission militaire". Le 7 février 1812, Legendre est destitué.

    La disgrâce est relativement brève. Le 22 avril 1812, le chef de bataillon est réemployé à l'armée du Portugal. En février 1813, il commande l'artillerie de la place de Santona (Espagne), sous les ordres du général Lameth. Un poste qu'il occupe jusqu'à l'évacuation de la péninsule.

    Au retour du roi, François Legendre est retraité le 1er septembre 1814, percevant une retraite de 2 000 F. Il est domicilié à Ars-sur-Moselle. Mais le Haut-Marnais profitera peu de sa retraite, comme son aîné Pierre décédé à Metz le 15 mars 1814 : le 16 février 1817, il meurt à l'hospice Saint-François de Saint-Nicolas-de-Port, "des suites d'une maladie occasionnée par les dernières campagnes d'Espagne", selon son épouse qui est alors logée près de Dôle (Jura).

    Deux autres enfants de Fresnes-sur-Apance furent également officiers d'artillerie sous l'Empire : le sous-lieutenant François Renaud (1781-1842) et le commandant Antoine-Nicolas Lejoyand. Quatre officiers supérieurs d'artillerie issus d'un même village sans aucune tradition avec cette arme : voilà qui est peu courant. 

Source principale : SHD, 2 YE 2433, dossier individuel d'officier de François Legendre - état civil des communes de Fresnes-sur-Apance et La Fère.