lundi 7 février 2011

"Le 14e régiment d'infanterie de ligne à la bataille d'Eylau", un article inédit de Bernard et Danielle Quintin


La défense de l'Aigle du 14e de ligne pendant la bataille d'Eylau, d'après Rousselot (reproduction parue dans l'ouvrage du Dr Hourtoulle consacré à la Campagne de Pologne).


Le couple formé par Bernard et Danielle Quintin est une référence dans le domaine de la recherche historique napoléonienne. Chercheurs rigoureux, tous deux sont les auteurs de dictionnaires biographiques qui font autorité : les colonels et capitaines de vaisseau du Premier Empire, les victimes françaises des batailles d’Austerlitz et Eylau et, prochainement, les chefs de brigade et capitaines de vaisseau du Consulat.
Membre du conseil d’administration de l’Institut Napoléon, Bernard Quintin a accepté fort aimablement de donner une conférence à l’occasion de la cérémonie d’hommage aux Haut-Marnais et Haut-Saônois tombés à Eylau, le 11 novembre 2010, dans le village de Frettes (70). Et c’est tout aussi aimablement qu’il nous a autorisé à publier, en ce jour anniversaire de l’affrontement, le contenu de son intervention sur notre blog. Une marque de confiance à laquelle nous sommes particulièrement sensible.


Le 14e régiment d’infanterie de ligne à la bataille d’Eylau

« Cette recherche concernant le 14e de ligne s’inscrit dans le cadre d’une étude portant sur les soldats de la Grande Armée tombés au champ d’honneur lors de la bataille d’Eylau et parue pour le bicentenaire de cette bataille.
Comme pour la bataille d’Austerlitz, les principales sources d’archives consultées ont été les contrôles nominatifs « officiers » et « troupes » des 103 régiments et unités formant corps ayant participé à la bataille d’Eylau et conservés à Vincennes au Service historique de la Défense, département armée de terre.
Ce sont les registres matricules du 14e de ligne qui ont été les premiers consultés à la demande d’un de mes amis, Maître Jacquot, un Haut-Marnais. Je tiens à rendre hommage à sa mémoire tout particulièrement en ce jour.
C’est en application d’un arrêté du Premier consul du 24 septembre 1803 ayant rétabli dans l’armée française le grade de colonel et la dénomination de régiment pour les demi-brigades d’infanterie que la 14e demi-brigade d’infanterie de ligne est devenue le 14e régiment d’infanterie de ligne. Il convient de rappeler que la 14e de ligne avait été créée en 1796 en regroupant la 29e demi-brigade de bataille et la demi-brigade de Seine-Inférieure. La 29e de bataille avait été formée en 1794 avec le 1er bataillon du 15e régiment d’infanterie, ex-régiment de Béarn sous l’Ancien Régime, et deux bataillons de volontaires, le 4e bataillon de la Sarthe et le 14e bataillon de fédérés. Quant à la demi-brigade de Seine-Inférieure, elle était formée du 5e bataillon de la Seine-Inférieure, du 10e du Calvados et du 10e du Pas-de-Calais.
Jacques Mazas, nommé le 5 octobre 1803, a été le premier colonel du 14e de ligne. Né en 1765 à Marseille, c’est un soldat de l’Ancien Régime ayant combattu en Amérique et ayant obtenu son congé en 1790. Il a été élu adjudant-major et capitaine au 11e bataillon de la Gironde en 1793, il obtient le grade de chef de brigade en 1795 à l’âge de 30 ans et sert à l’armée d’Italie en 1798-1801.
Le 14e de ligne comprend à sa formation trois bataillons. Selon l’état militaire de l’Empire français pour l’an XIII, publié au début de 1805, les 1er et 2e bataillons font partie de l’armée des Côtes de l’Océan destinée à envahir l’Angleterre, division du camp de Saint-Omer. Le 3e bataillon est en garnison à Maestricht, 25e division militaire. En 1805, les 1er et 2e bataillons font campagne à la division de Leblond de Saint-Hilaire, 4e corps de la Grande Armée. Ils participent à l’attaque du plateau de Pratzen lors de la bataille d’Austerlitz, le 2 décembre 1805. Le colonel Mazas est tué, son nom sera inscrit sur l’Arc de triomphe de l’Etoile, côté Est. Le 14e de ligne a à déplorer la mort de 48 sous-officiers et hommes de troupe.
Par décret du 21 décembre 1805, Charles Savary est nommé colonel du 14e de ligne ; né en 1772, originaire du département des Ardennes, il est le frère du général Savary, aide de camp de l’empereur, futur duc de Rovigo et futur ministre de la Police. Les 1er et 2e bataillons du 14e de ligne appartiennent à la division Desjardin du 7e corps de la Grande Armée et prennent part à la bataille d’Iéna le 14 octobre 1806 contre les Prussiens, six morts sont à déplorer. Le colonel Savary est blessé de deux coups de lance dont un au cœur au cours d’un combat avec des cavaliers russes le 24 décembre 1806 et meurt des suites de ses blessures à l’hôpital de Plonsk le même jour. En apprenant son décès, l’empereur dira « il était digne de commander un aussi brave régiment ». Il est remplacé à la tête du 14e de ligne par le colonel Jean-François Henriod par décret du 30 décembre 1806. Né en 1763 à La Rivière-Enverse (département du Mont-Blanc), il est entré en service comme soldat au régiment de Berwick en 1782, il est sergent en 1784 et officier en 1793. Chef de bataillon en 1794 à l’armée du Rhin puis à l’armée d’Angleterre, major du 100e régiment d’infanterie de ligne en novembre 1803, il sert à la division Gazan et se distingue particulièrement au combat de Durrenstein en novembre 1805. Prenant ses fonctions au 14e de ligne au début de 1807, il sert à la 1ère brigade aux ordres du général Binot, comprenant le 16e léger et le 14e de ligne et faisant partie de la division Desjardin. Il a sous ses ordres deux bataillons de guerre comptant au 1er février 1807 65 officiers et 1 839 sous-officiers et hommes de troupe présents sous les armes, le 1er bataillon étant commandé par le chef de bataillon Dupuy de Saint-Florent, le 2e bataillon par le chef de bataillon Daucy.
Le dimanche 8 février 1807 au matin, le 7e corps de la Grande Armée du maréchal Augereau est établi au centre du dispositif de la Grande Armée à proximité de l’église et du cimetière d’Eylau ; le 14e de ligne était placé au début de la bataille en soutien de l’artillerie à cheval de la Garde impériale en position près de l’église d’Eylau, il subit ses premières pertes lors de la canonnade déclenchée par les Russes dès le matin. Le général Binot ayant eu la tête emportée par un coup de boulet au cours de cette première phase de la bataille, Henriod assume par intérim le commandement de la brigade et Daucy celui du 14e de ligne.
L’empereur ayant décidé peu après 10 h du matin de créer une attaque de diversion sur le centre de l’armée russe pour soutenir l’action du 3e corps de Davout sur le flanc gauche de l’armée russe, ordre est donné à Augereau de lancer à l’attaque ses deux divisions d’infanterie, Desjardin et Heudelet, le 14e de ligne formant l’avant-garde de la division Desjardin.
Grâce aux rapports rédigés par le colonel Henriod, nous connaissons les épisodes marquants de ce premier acte de la tragédie d’Eylau en ce qui concerne les combattants du 14e de ligne marchant à l’ennemi sous une tempête de neige « si épaisse qu’on ne distinguait pas à deux pas » et qui aveuglait les Français. Le 14e de ligne partit à l’attaque, ayant à 200 pas sur sa gauche les 44e et 105e de ligne. Plus avancé, il se trouve plus exposé au feu d’une batterie russe de 72 canons couvrant les assaillants de mitraille et de boulets. D’après Henriod, « le régiment venait de renverser la première ligne de l’infanterie russe lorsqu’un biscaïen fracturant la partie inférieure de l’aigle du 1er bataillon la jeta sur la 5e compagnie. Le sergent-major porte-drapeau venant d’être blessé, le capitaine de la 5e compagnie confia l’aigle à un brave de sa compagnie. Le carré du 14e, immédiatement entouré sur trois de ses côtés par la cavalerie et l’infanterie russes, n’aurait pas été entamé, si des fuyards d’un autre corps n’étaient venus se réfugier dans son flanc gauche ainsi devenu accessible à l’ennemi. La mêlée devint générale et les 16e léger et 44e de ligne, déjà en retraite en ce moment, ne laissant plus de points d’appui, les officiers du 14e rallièrent les deux drapeaux sur les dernières compagnies du 2e bataillon et leur donnèrent ordre de se porter rapidement en arrière sur le 105e régiment. Les drapeaux arrivés sur le flanc droit du 105e, un coup de mitraille tua le soldat porteur de l’aigle du 1er bataillon. Un grenadier du 105e la ramassa et la remit au colonel Habert du 105e de ligne. Le capitaine Grémillon du 14e de ligne, témoin de cet accident, suivit ce grenadier et obtint du colonel Habert la restitution de cette aigle. »
Il convient d’évoquer également l’héroïque résistance des survivants du 14e de ligne, encerclés par l’infanterie et la cavalerie russes et regroupés sur une butte sous le ordres du chef de bataillon Daucy qui, ne voyant aucun moyen de les sauver, aurait confié l’aigle du 2e bataillon au capitaine Marbot, aide de camp d’Augereau, ajoutant qu’il serait trop pénible en mourant de le voir tomber aux mains de l’ennemi. Les survivants seront submergés et annihilés par une dernière attaque menée par le régiment de grenadiers de Pavlov.
Il ressort de l’analyse des contrôles nominatifs « officiers » et « troupe » que le 14e de ligne est le régiment de la Grande Armée qui a subi les pertes les plus sérieuses en vies humaines à la bataille d’Eylau.

Officiers
Le 14e de ligne a déploré la mort de 26 officiers, 24 tués et deux blessés mortellement. Ils sont tous roturiers et pour la plupart d’entre eux sortis du rang et engagés volontaires dans les premières années de la Révolution.
Ce sont, par ordre hiérarchique :
. le chef de bataillon Daucy, né en 1769 à Pouilly (Seine-Inférieure), entré en service en 1788 comme soldat au régiment de Béarn, devenu 15e régiment d’infanterie en 1791, congédié en avril 1791, engagé volontaire en juillet suivant au 1er bataillon de fédérés, chef de bataillon à la 90e demi-brigade de bataille en 1794, fait campagne aux armées du Nord et de l’Ouest et cesse ses fonctions en avril 1796. Remis en activité en qualité de chef de bataillon du 1er bataillon auxiliaire du Nord en avril 1799, il rejoint la 14e demi-brigade de ligne le 23 mai 1800. Il fait campagne à l’armée des Côtes de l’Océan puis au 4e corps de la Grande Armée en 1805 et au 7e corps de la Grande Armée en 1806-1807, commande le 14e de ligne par intérim à la bataille d’Eylau.
. huit capitaines qui sont par ordre d’ancienneté : Lespicier en décembre 1792, Guillet en avril 1798, Doucé en décembre 1798, Labille en novembre 1799, Freu en décembre 1804, Guérin en décembre 1805, Vandermaesen le 25 avril 1806 et Dauguet en mai 1806.
. sept lieutenants : Baudin et Duponchel, en 1803 ; Arnaud et François en 1804 ; Gilles, Lelong et Dupré, en 1806.
. dix sous-lieutenants, dont :
. six sortis du rang : par ordre d’ancienneté, Ménard et Varin en novembre 1803, Lehuby en mai 1804, Gachassin en décembre 1804, Gohier en avril 1805, titulaire par ailleurs d’un sabre d’honneur pour sa conduite à Marengo et membre de la Légion d’honneur, Brebion en novembre 1806.
. trois anciens élèves de l’école spéciale militaire de Fontainebleau : Gautier, élève en novembre 1803, sous-lieutenant le 20 mars 1805, Chazelles, élève en septembre 1805, sous-lieutenant le 23 septembre 1806, Pouthier, né à Besançon, élève en mai 1806, sous-lieutenant le 14 décembre 1806.
. Villot, vélite aux chasseurs à pied de la Garde impériale en 1804, nommé sous-lieutenant au 14e de ligne en avril 1806.

Sous-officiers et hommes de troupe.
Pour apprécier le nombre des pertes en vies humaines des sous-officiers (sergents-majors, sergents, caporaux, fourriers) et des hommes de troupe (grenadiers et voltigeurs des compagnies d’élite, et fusiliers), il est nécessaire de tenir compte non seulement des tués et blessés mortellement ayant fait l’objet d’un extrait d’acte de mort attesté par trois témoins, mais aussi des rayés des contrôles présumés tués ou blessés mortellement et des rayés des contrôles à la suite d’une hospitalisation pour blessures à la bataille d’Eylau, soldats n’ayant repris leurs fonctions au 14e de ligne après guérison et dont on est sans nouvelles après une longue absence.
Il faut rappeler à cet égard que les opérations d’évacuation des blessés d’Eylau ont été souvent dramatiques, en particulier lors du dernier convoi. Selon Béchet de Léocourt, alors aide de camp du maréchal Ney, commandant le 6e corps de la Grande Armée, lors de l’évacuation d’Eylau huit jours après la bataille du 8 février 1807, l’arrière-garde française rencontre peu après Eylau une grande quantité de fourgons transportant des blessés français dont les conducteurs – des paysans réquisitionnés, avaient pris la fuite. Faute de moyens de transport disponibles, la plus grande partie de ces blessés durent être abandonnés à leur triste sort.
Le bilan des pertes tenant compte de ces données est :
. de 59 sous-officiers (dont 48 tués et blessés mortellement, cinq radiés présumés morts, six radiés « disparus ») ;
. de 333 hommes de troupe (dont 139 tués et blessés mortellement, 19 radiés présumés morts, 175 radiés « disparus »).
Soit, en y ajoutant les 26 officiers tués et mortellement blessés, au total 418 victimes.
Il y a lieu de remarquer que le colonel Henriod fait état de pertes plus importantes, précisant dans son dernier rapport « dans cette bataille, le 14e a eu environ 500 tués ». Peut-on expliquer cette discordance ?
Henriod n’a-t-il pas surestimé le nombre des morts ? A-t-il tenu compte des prisonniers tombés aux mains des Russes et des détachements « égarés » ayant échappé au massacre et ayant rejoint ultérieurement le régiment ? Les contrôles troupe sont-ils à 100 % fiables ? Sûrement pas. Une recherche n’est d’ailleurs jamais terminée. Les archives nous apprennent que le 44e de ligne, autre régiment de la division Desjardin, avait prétendu que l’aigle restituée au capitaine Grémillon était en fait l’aigle du 1er bataillon du 44e de ligne perdue au cours de la bataille d’Eylau et que le maréchal Berthier, major général de la Grande Armée, avait transmis cette réclamation au colonel Henriod pour enquête et compte-rendu. Dans les rapports sur le sujet adressés à l’empereur et à Berthier, Henriod ne manque pas de mettre l’accent sur les pertes considérables subies par le 14e de ligne – 590 tués dans un premier temps, environ 500 tués dans un second rapport – auxquels il faut ajouter 700 blessés. « Dans cette mémorable journée, le régiment a fait les plus grands efforts de courage et a conservé sa réputation. Les officiers, sous-officiers et soldats se sont tous distingués et tous auraient préféré la mort au malheur de perdre les aigles que leur avait confiées Sa Majesté et qui ont été sauvées dans cette circonstance sévère ». En fin de compte, Henriod sut convaincre et le 1er bataillon du 14e de ligne conserve l’aigle récupérée par le capitaine Grémillon.
Quel que soit le nombre exact de ses morts à Eylau, il n’en reste pas moins que le 14e de ligne est le régiment de la Grande Armée ayant eu les plus lourdes pertes à Eylau mais il faut aussi signaler qu’il n’a pas été anéanti. A l’appel du 10 février 1807, surlendemain de la bataille, il compte 14 officiers et 497 sous-officiers et soldats présents sous les armes et à celui du 13 février, 18 officiers et 523 sous-officiers et soldats. Après la dissolution du 7e corps de la Grande Armée le 20 février 1807, le 14e de ligne est affecté à la division Leblond de Saint-Hilaire du 4e corps de la Grande Armée commandé par le maréchal Soult. Il compte au 1er juin 1807 60 officiers et 1 011 sous-officiers et soldats présents sous les armes. Il prend part le 10 juin 1807 à la bataille d’Heilsberg et compte un officier tué, dix sous-officiers et 43 hommes de troupe tués ou mortellement blessés. Le colonel Henriod est blessé à la cuisse par un boulet de canon à Heilsberg. Il est promu au grade de général de brigade le 3 juillet 1810 et mis à la retraite en octobre 1815. Il meurt à Neris-les-Bains (Allier) le 20 juin 1825.
Le chef de bataillon Dupuy de Saint-Florent, blessé à la bataille d’Eylau, est nommé colonel pour remplir les fonctions de commandant d’armes le 20 février 1807, général de brigade à l’armée de Lyon le 21 janvier 1814, mis en non activité en septembre 1815 et retraité en 1825, mort à Limoges le 7 septembre 1838. »



En guise de complément : l’ouvrage de référence sur ce sujet est « La tragédie d’Eylau, 7 et 8 février 1807. Dictionnaire biographique des officiers, sous-officiers et soldats tués ou blessés mortellement au combat », Danielle et Bernard Quintin, Histoire & Culture, 2007.
Le couple a identifié 106 sous-officiers et hommes de troupe haut-marnais tombés lors de cette bataille, la quasi-totalité servant au 14e de ligne. Parmi eux : Nicolas Labreuvois, de Flammerécourt, fils d’un de nos ancêtres directs maternels.
Selon nos estimations, entre l’an XIII de la République et 1809, le 14e de ligne, dont le dépôt était à Sedan (Ardennes), a accueilli au moins 2 300 conscrits originaires du département de la Haute-Marne, où était implanté le détachement de recrutement du régiment, commandé successivement par les capitaines Montbailliard, Poinchevalle et Hannier.
Signalons par ailleurs : que le soldat Nicolas Arnout, de Rançonnières, futur sous-lieutenant, a reçu à Eylau 17 coups de baïonnette et a été fait prisonnier ; que Pierre Fauvé, de Lamothe-en-Blaisy, futur lieutenant, a été blessé durant la bataille ; que Benigne Gachet, de Luzy-sur-Marne, futur lieutenant, y a été fait prisonnier ; que le capitaine Charles Huot, né en 1749 en Seine-et-Marne, commandant de la 8e compagnie de fusiliers du III/14e de ligne, blessé à Kolozomb (décembre 1806), était certainement le doyen des officiers du régiment – à 58 ans – avant d’être mis à la retraite au printemps 1808 et de se retirer à Bourbonne-les-Bains ; qu’un autre officier haut-marnais, Louis-Honoré Pellier, né à Saint-Dizier en 1773, lieutenant au 14e (et futur capitaine), a été blessé à Eylau.

jeudi 27 janvier 2011

Les aides de camp haut-marnais


Un aide de camp sous l'Empire (avec l'aimable autorisation de Jérôme Croyet).

Aide de camp. Sous l’Empire, une fonction prestigieuse et non dépourvue de dangers. Pour résumer : elle constitue la première courroie de transmission entre un général ou un maréchal auquel cet officier est attaché et son environnement, c’est-à-dire avec un supérieur hiérarchique ou avec ses troupes. Reconnaissables à leur brassard, les aides de camp parcouraient inlassablement le champ de bataille, généralement porteurs d’un ordre écrit ou oral, parfois derniers remparts entre leur protecteur et l’ennemi. Les plus grands mémorialistes du Premier Empire ont rempli la fonction d’aide de camp : Marbot – du maréchal Augereau ; Gonneville – du général Rioult d’Avenay ; Ségur – de Napoléon lui-même…
Aucun Haut-Marnais n’a été l’aide de camp de l’empereur – même si deux, Deponthon et Berthemy, ont été ses officiers d’ordonnance. Toutefois, nous avons identifié 31 officiers nés ou domiciliés dans le département ayant rempli cette fonction auprès d’un maréchal, d’un général de division ou de brigade. Ils méritaient bien ce rapide hommage.

En précisant d’abord que huit d’entre eux – plus du quart ! - ont servi des maréchaux d’Empire. Et, parfois, non des moindres. Ainsi, le Dervois Pierre-Augustin Berthemy a-t-il été celui, comme colonel, de Joachim Murat, roi de Naples – qui en fera d’ailleurs un de ses généraux. Mais nous citerons aussi les Chaumontais Christophe Laloy, aide de camp du maréchal Davout de 1812 à 1815, et Charles Denys de Damrémont, celui du maréchal Marmont (presque un voisin, puisque natif de Châtillon-sur-Seine) de 1811 à 1813. Moncey s’attacha les services du gendarme fronclois Henry Doré de Brouville, sans doute dès 1808 (officieusement) en Espagne, puis officiellement en 1810, et ceux de son propre frère, le chef d’escadron Claude-François Jannot de Moncey, ancien maire de Longeville-sur-la-Laines. Etienne Martin (de Beurnonville), de Laferté-sur-Aube, a été l’aide de camp de Macdonald. Quant au maréchal Kellermann, duc de Valmy, il a été servi successivement par les capitaines Philippe-Henri Richard de Cendrecourt, de Pouilly-sur-Meuse, et Symon de Latreiche, de Bourmont.

Difficile de savoir précisément pour quelle raison tel officier a été attaché à la personne d’un maréchal ou d’un général. On peut penser – même si rien ne confirme cette hypothèse – que la même origine géographique n’est peut-être pas étrangère au choix du lieutenant chaumontais Denys de Damrémont comme aide de camp du général wasseyen Defrance. En revanche, il est indéniable que les liens familiaux expliquent l’attachement du capitaine Charles-Armand de Failly au général d’Anthouard (c’est son cousin), ou celui du capitaine Henry Guillaume au général Curial – celui-ci est le gendre du futur ministre Beugnot, auquel les Guillaume sont apparentés (à noter par ailleurs que Curial a été servi par le Bragard Le Petit de Brauvilliers). Quant à Martin (de Beurnonville), d’être le neveu maternel du général de Beurnonville n’a sans doute pas constitué un obstacle à son attachement au futur maréchal Macdonald. Reste, pour les autres, certainement ce motif : les valeurs militaires et humaines. Cinq (Cournault, d’Esclaibes d’Hust, Lavilette, Pierre-Victor Huot, Plivard) sont ainsi polytechniciens, tandis que sept ont été formés par l’école spéciale militaire de Fontainebleau puis Saint-Cyr. On peut également souligner l’origine sociale de ces aides de camp : treize sur 31 sont issus de la noblesse d’Ancien régime, or l’on sait que plusieurs maréchaux étaient sensibles au prestige du nom. A l’inverse, Berthemy est fils de perruquier, Jobert d’un recteur d’école.
On retiendra également que la fonction d’aide de camp n’éloigne pas du danger, bien au contraire. Si aucun Haut-Marnais ne trouve la mort sur un champ de bataille, plusieurs seront blessés dans l’exercice de leurs fonctions. Berthemy : à Austerlitz, Eylau et La Moskowa. Marc-Pierre Huot de Goncourt : à La Moskowa. Laloy : dans une île du Danemark. Lemoyne : à Ulm et Austerlitz.
A contrario, l’Histoire retiendra – à tort ou à raison - deux noms de Haut-Marnais comme les symboles de l’infamie lors des événements d’avril 1814 : Cendrecourt, aide de camp du général Marulaz, qui aurait adressé des signaux à l’ennemi lors du blocus de Besançon, et Denys de Damrémont, qui signa la capitulation du 6e corps.

A noter encore que, parmi les aides de camp haut-marnais, deux frères ont rempli cette fonction : Marc-Pierre et Pierre-Victor Huot de Goncourt, de Bourmont, le premier attaché au général Roussel d’Hurbal à 25 ans, le second au général Pouget.
Que le bourg de Bourmont (tout comme Langres) est le lieu de naissance de trois aides de camp, que Chaumont a été la patrie de cinq titulaires de cette fonction, et que chacun des petits villages d’Aprey et de Pouilly-sur-Meuse en a vu naître deux.
Que sept aides de camp sur 31 viennent de l’arme de l’artillerie.
Que l’officier parvenu le plus âgé à cette fonction est Baptault (41 ans), le plus jeune Martin de Beurnonville (20 ans).
Que Denys de Damrémont a pratiquement traversé tout l’Empire en qualité aide de camp (de 1807 à 1814).
Et qu’enfin cette fonction a, pour plus de la moitié d’entre eux, marqué une étape importante, si ce n’est déterminante, dans la carrière militaire : avant la fin de l’Empire, Berthemy sera général (napolitain), Denys, Lemoyne et Martin, colonels, Baptault, Cournault, Doré de Brouville, d’Esclaibes d’Hust, de Failly, Guillaume, Marc-Pierre Huot de Goncourt, Jannot de Moncey, Laloy, Maillard de Liscourt, de Montarby, Popon, Symon de Latreiche, majors, chefs de bataillon ou d’escadron.

Les aides de camp haut-marnais

Baptault Nicolas-Denis, né en Saône-et-Loire en 1769, membre de la Légion d’honneur, capitaine au 12e léger, aide de camp du général Offenstein (1810), qui commande le département de la Haute-Marne. Sera colonel du 1er régiment de la Haute-Marne (1813-1814). Etabli ensuite à Chaumont où il meurt.
Berthemy Pierre-Augustin, né à Montier-en-Der en 1778, sous-lieutenant au 8e de cavalerie (1801), aide de camp du général d’Hautpoul, blessé à Austerlitz, à Eylau. Capitaine (1807), officier d’ordonnance de Napoléon (1807-1810). Major, aide de camp du maréchal Murat (1812). Colonel (1812), blessé à La Moskowa, puis maréchal de camp napolitain (1813).
Berthel Jean, né à Goncourt en 1774, capitaine au 105e de ligne, aide de camp lui aussi du général Offenstein (février 1814).
Cournault Henry, né à Langres en 1783, capitaine du génie, aide de camp du général Kirgener (1811-1813), jusqu’à la mort de celui-ci. Sera colonel.
Doré de Brouville Henry, né à Buxières-lès-Froncles en 1774, capitaine de gendarmerie, aide de camp du maréchal Moncey (1810). Sera chef d’escadron – et major à titre provisoire - au 4e régiment de gardes d’honneur.
Cendrecourt (Richard de) Philippe-Henri, né à Pouilly-sur-Meuse en 1772, lieutenant, aide de camp du maréchal Kellermann (an XIV). Capitaine, aide de camp du général Marulaz (1809). Considéré comme « le » traître de la place de Besançon (1814).
Denys (de Damrémont) Charles, né à Chaumont en 1783, lieutenant, aide de camp du général Defrance, en 1807, puis à partir de la même année du maréchal Marmont auquel il sera attaché jusqu’au grade de colonel (1813) et à la capitulation de Paris. Tué comme général en Algérie.
Esclaibes d’Hust Louis-Auguste, né à Echenay en 1783, lieutenant d’artillerie, aide de camp du général Vallée (1809) en Espagne. Sera chef d’escadron, puis colonel en Algérie.
Failly (de) Charles-Armand, né dans la Meuse en 1780, Bragard par son mariage, capitaine d’artillerie, aide de camp du général d’Anthouard (1811), son cousin. Futur député de la Haute-Marne.
Germay (de) Constant-Victor, originaire de Suzannecourt (né à Troyes en 1789), lieutenant d'infanterie, aide de camp du maréchal Augereau (1813-1814) puis capitaine
Germay (de) Louis-Jean, frère du précédent (né à Troyes en 1792), lieutenant d’infanterie, aide de camp du général Menard (1813), puis capitaine. Sera maire de Suzannecourt.
Guerin Claude-Joseph, né à Morlaix (Finistère) en 1788, domicilié à Saint-Dizier, rejoint le général Pelletier (dont il serait le cousin) en Pologne. Lieutenant, aide de camp de Pelletier en Russie, et durant les Cent-Jours (comme capitaine).
Guillaume Henry, né à Chaumont en 1786, capitaine de cavalerie, aide de camp du général Curial (1809). Sera major de dragons puis de cuirassiers.
Huin Martin-Hyacinthe, né à Andelot en 1778, capitaine, aide de camp du général Thévenot (février 1814) dont il connaissait la famille.
Huot de Goncourt Marc-Pierre, né à Bourmont en 1787, capitaine d’infanterie, aide de camp du général de cavalerie Roussel d’Hurbal de 1812 à 1815. Promu entre-temps chef d’escadron. Blessé à La Moskowa. Père des frères Goncourt.
Huot Pierre-Victor, né à Bourmont en 1783, frère du précédent, capitaine d’artillerie, bref aide de camp du général Pouget (1809). Quittera l’armée en 1811.
Jobert Etienne-Nicolas, né à Pressigny en 1778, capitaine d’infanterie retraité, commissionné aide de camp début 1814 (nous ignorons auprès de quel officier il était attaché).
Laloy Pierre-François-Christophe, né à Chaumont en 1786, fils de député régicide, sous-lieutenant d’infanterie, attaché au général Fririon en 1808, blessé dans une île du Danemark la même année, aide de camp du général d’Hastrel (1809) puis, capitaine, aide de camp du maréchal Davout (1812-1815). Entre-temps promu chef de bataillon.
Lavilette Claude-Etienne, né à Langres en 1779, sous-lieutenant d’artillerie, aide de camp du général Lariboisière, en 1806. Meurt en Russie comme capitaine de l’artillerie de la Garde.
Lemoyne Hilaire, né à Chaumont en 1771, officier de cavalerie, aide de camp de plusieurs généraux sous la Révolution. Chef d’escadron, aide de camp du général Bourcier, blessé à Ulm et Austerlitz. Sera colonel de chasseurs à cheval.
Le Petit de Brauvilliers Jules, né à Saint-Dizier en 1791, lieutenant, aide de camp du général Curial (1813), puis capitaine, aide de camp du général Briche (février 1815). Sera chef d’escadron sous la Restauration.
Leveling Hartman, né à Coblentz en 1787, capitaine, aide de camp du général Beurmann, en 1813. Vivra à Bourbonne-les-Bains.
Loyal Antoine, né à Aprey en 1775, capitaine d’infanterie, aide de camp du général Gruardet, en 1813.
Maillard de Liscourt Louis-Edouard, né à Langres en 1778, lieutenant en second d’artillerie (1804), aide de camp du général Faultrier, futur major (1813).
Martin (de Beurnonville) Etienne, né à Laferté-sur-Aube en 1789, lieutenant d’infanterie, aide de camp du général Macdonald (1809-1813), puis capitaine (1810). Sera promu colonel d’infanterie en 1813 à 24 ans, puis général sous la Restauration.
Moncey (Jannot de) Claude-François, né à Besançon en 1752, domicilié à Longeville-sur-la-Laines, chef d’escadron de gendarmerie, aide de camp de son frère le maréchal (an X).
Montarby (de) Jean-Antoine, né à Dampierre en 1780, lieutenant de cavalerie, aide de camp du général Maupetit (1807). Sera capitaine (rang de chef d’escadrons) de dragons de la Garde.
Ollivier Jean-Baptiste-Victor, né à Aprey en 1790, lieutenant du génie, aide de camp du général Sarrut en Espagne. Terminera sa carrière comme colonel.
Plivard Jean-Baptiste, né à Langres en 1789, capitaine d’artillerie, aide de camp du général Tirlet, en 1814.
Popon Jean-Mathurin, né à Paris en 1781, officier d’infanterie, capitaine, aide de camp du général Jarry (1808-1813). Sera chef de bataillon et vivra à Nogent puis à Meuvy.
Poncelin de Raucourt Cyprien-Claude, né à Pisseloup en 1786, aide de camp du général Ronzier (1814).
Regnaut Laurent, né à Langres en 1785, lieutenant, aide de camp du général Rouelle (1813). Sans doute capitaine aide de camp au siège de Sagonte (1813-1814).
Ruaut Joseph-Antoine, né à Pouilly-en-Bassigny en 1788, capitaine (1814), aide de camp du général Picard, en 1815.
Symon de Latreiche Charles-Guillaume-Fortuné, né à Bourmont en 1774, capitaine, aide de camp du maréchal Kellermann, en 1808. Servira plus tard dans l’entourage du maréchal Berthier puis dans l’état-major du maréchal Marmont, comme chef de bataillon.
Thomassin Pierre-Joseph, né à Chaumont en 1770, capitaine de cavalerie, aide de camp du général Junot (1807-1808) au Portugal. 
Vautrin Joseph, né à Blaise en 1771, capitaine, aide de camp du général Rhinvald (1808).

mercredi 12 janvier 2011

De Paris à Vienne dans la voiture de Metternich



Un officier de gardes d'honneur italiens, tel que pouvait apparaître le capitaine Doré de Brouville. Origine de l'image : "Carnet de La Sabretache", 1902.

Printemps 1809. Metternich, alors ambassadeur de l’empire d’Autriche à Paris, est dans l’œil du cyclone. Napoléon l’accuse d’avoir joué un rôle non négligeable dans l’éclatement du conflit entre les deux empires.
Selon Fouché, ministre de la Police, Napoléon aurait ordonné l’enlèvement du jeune ambassadeur de 34 ans. Le ministre assure, dans ses mémoires : « Révolté de ce traitement inouï, je pris sur moi d’en atténuer les formes… Ayant demandé au maréchal Moncey un capitaine de gendarmerie qui sût tempérer par l’aménité et la politesse de ses manières ce que ma mission avait d’outrageant, je lui commandai de monter dans la chaise de poste de l’avant… » Ce n’est finalement pas sur un capitaine que va se porter le choix de Moncey, inspecteur général de la gendarmerie, mais sur un lieutenant. En outre, un officier « perdu » dans les montagnes du Doubs, en poste à Pontarlier, au sein de la compagnie de gendarmerie départementale : Henry Doré de Brouville, natif de Buxières-lès-Froncles.
Pour Jannot de Moncey, dont un frère, Claude-François, officier de gendarmerie lui-même, vit en Haute-Marne, Doré de Brouville n’est toutefois pas un inconnu : il vient de servir sous ses ordres, en Espagne, avec le 3e corps, et il a été blessé de deux coups de feu à la tête et d’un coup de sabre au bras droit le 2 mai 1808, lors de la fameuse révolte du « Dos de mayo » à Madrid. Le maréchal franc-comtois – il est né dans le Doubs, là où Brouville est en poste – n’a d’ailleurs pas tari d’éloges sur la conduite de cet officier subalterne, louant son « intrépidité ». Un lieutenant d’ailleurs fait, dans la foulée, chevalier de la Légion d’honneur le 10 mai 1808 (curieusement, il sera encore nommé dans cet ordre le 23 août de la même année, « sur une autre proposition pour une action différente »).
C’est donc le 26 mai 1809, soit quelques jours après la bataille d’Essling, qu’a lieu le départ de Metternich, entre-temps retenu à Paris en raison d’une ophtalmie, et de Brouville. Un rapport de police note que l’ambassadeur est monté à 4 h 15 avec l’officier de gendarmerie, en présence d’une soixantaine de « curieux » rassemblés rue de la Grange-Batelière, à Paris.
Un autre rapport précise que « le comte de Metternich est parti accompagné du lieutenant de gendarmerie Brouville, qui répond de sa personne, et est chargé de l’accompagner jusqu’au grand quartier général impérial ». Le convoi est composé de cinq voitures, attelées chacune de quatre chevaux de poste : une pour l’ambassadeur autrichien, une pour le prince Esterhazy, une pour le comte d’Ega, et deux pour les bagages.
Le trajet emprunté par le convoi semble être le suivant : Châlons-sur-Marne, Lunéville, Strasbourg (où l’ambassadeur est reçu par l’impératrice Joséphine), enfin Vienne où il arrive le 5 juin 1809. Ce que confirme un bulletin daté du 9 : « M. de Metternich est arrivé à Vienne. Il va être échangé aux avant-postes avec la légation française, à qui les Autrichiens avaient refusé des passeports, et qu’ils avaient emmenés à Pesth ». Cette légation, en l’occurrence, consiste surtout en M. Dodun, premier secrétaire d’ambassade à Vienne.
Parvenu en Autriche, Metternich décide de se rendre à Grünberg, maison de famille de sa mère. L’ambassadeur indique dans ses mémoires : « Dans la matinée du 8, je me rendis à la résidence que j’avais choisie. J’offris à l’officier de gendarmerie qui m’avait accompagné depuis le départ de Paris de venir demeurer avec moi au Grünberg, et comme je ne voulais pas faire partager ma fâcheuse position au personnel de l’ambassade, je n’emmenai que les gens qu’il me fallait pour mon service… » Une « prison » dorée au sein de laquelle Brouville va occuper la fonction de « geôlier », selon le mot employé par l’ambassadeur.
L’échange devait avoir lieu le 1er juillet 1809, mais il ne peut être conclu. Il paraît finalement intervenir deux jours avant Wagram.
La mission de Brouville s’achève. Quel dommage que l’officier n’ait pas laissé – du moins ne sont-ils pas parvenus à notre connaissance – des souvenirs dans lesquels il aurait relaté ce voyage en compagnie d’un futur grand diplomate européen…

Début de carrière « révolutionnaire » pour un enfant de la noblesse
Né et baptisé le 6 février 1774 à Buxières-lès-Froncles (aujourd’hui commune de Froncles), dans la vallée de la Marne, entre Joinville et Chaumont, il est le fils d’Henry Doré de Brouville, capitaine de milice au régiment de Troyes, et de Marie-Reine Gattrez. Le nouveau-né est issu d’une noble famille de lointaine origine lorraine. Mais son père est né à Bienville, près de Saint-Dizier.
La carrière d’Henry « fils » commence en septembre 1791, à la faveur de la Révolution : il a 17 ans lorsqu’il s’enrôle, comme grenadier, dans le 1er bataillon de volontaires nationaux de la Haute-Marne, dont son père est, à 51 ans, lieutenant-colonel en premier. Un cousin germain, également prénommé Henry, lui-même fils d’un officier domicilié à Buxières (le lieutenant Pierre-Eugène Doré de Brouville, devenu maréchal des logis de gendarmerie), les accompagne.
Ce bataillon que nous avons déjà évoqué – c’est celui des cousins Gardel et Jacquot, de Sommancourt, près de Wassy, futurs capitaines du 34e de ligne - sert d’abord dans les Ardennes. La compagnie de grenadiers du capitaine langrois Jacquot en est rapidement détachée, et elle prend part à l’affaire de Valmy, puis à la bataille de Neerwinden. Caporal le 1er janvier 1793, le jeune Doré de Brouville est « blessé dangereusement d’un coup de sabre à la poitrine » le 25 mars, à Tirlemont.
Le 16 avril 1794, le 1er bataillon de la Haute-Marne est versé, dans le cadre de l’Amalgame, dans la 85e demi-brigade de bataille, dont le lieutenant-colonel Doré de Brouville hérite du commandement comme chef de brigade. Ses deux parents le suivent : son fils, passé caporal fourrier en septembre 1793, et son neveu qui, sergent (dans la 6e compagnie du 3e bataillon) depuis février 1794, est mortellement blessé le 15 mai 1794 en forêt de Léchelles.
Durant les campagnes de l’armée de Sambre-et-Meuse, Henry « fils » est promu officier, à 21 ans : il est sous-lieutenant quartier-maître, le 5 mai 1795, puis passe, après un second amalgame, dans la 34e demi-brigade d’infanterie de ligne, toujours commandée par son père. Ayant servi dans l’Ouest de 1795 à 1797, il rejoint les rangs de la gendarmerie en 1801. Une affectation qui survient quelques mois après le décès, à Vesoul, de son père, chef de brigade de gendarmerie, qui, un temps, a occupé le poste de commandant militaire de la place du Mans, dans la Sarthe.
En l’an X, Brouville est donc situé comme quartier-maître sous-lieutenant à Vesoul, dans la 20e légion de gendarmerie, puis affecté quelques années plus tard à Pontarlier. Après la Campagne d’Espagne avec le 3e corps, le voilà désigné pour une mission bien particulière, en mai 1809…
Quelques mois plus tard, le 18 février 1810, Henry Doré de Brouville est nommé capitaine aide de camp du maréchal Moncey. Le 5 septembre 1812, tout en conservant cette fonction – qu’il partage d’ailleurs avec le frère du maréchal, le colonel Moncey - il reçoit un poste prestigieux : celui de commandant de la compagnie de gardes d’honneur (à cheval) d’Elisa Bonaparte, grande duchesse de Toscane, à Florence, à la suite du capitaine Martelli – Brouville reçoit l’ordre d’attendre cette compagnie à Augsbourg, lors de son départ pour la Grande Armée. Avec cette unité, placée à la suite des grenadiers à cheval de la Garde, le Haut-Marnais participe à la Campagne de Russie.
A la dissolution de la compagnie, versée dans le 4e régiment de gardes d’honneur, Brouville – à qui, le 15 octobre 1811, l’Empereur a proposé de faire partie du collège électoral de l’arrondissement de Chaumont - est promu chef d’escadron dans ce corps, le 19 mai 1813. Le voilà officier supérieur.
L’histoire de ce régiment, où sert un autre officier haut-marnais, le capitaine de Montarby (de Dampierre), a été contée en détail par Jérôme Croyet, archiviste adjoint de l’Ain. Grâce à lui, nous savons que Brouville commande, à Strasbourg, un détachement composé de deux escadrons. Il rejoint cette place le 20 novembre 1813.
Brouville se distingue lors du blocus, notamment lors d’une sortie ayant lieu le 4 février 1814. Le général meusien Broussier – il est né à Ville-sur-Saulx, entre Bar-le-Duc et Saint-Dizier -, gouverneur de la place, rapporte notamment (il est cité par F.-C. Heitz, « Strasbourg pendant ses deux blocus et les Cent-Jours ») : « Les gardes d’honneur, quoiqu’ils eussent l’ordre de ne pas se compromettre, ont cédé à l’ardeur militaire qui les anime, ils ont pris et repris trois fois le village de Schiltigheim ; ils étaient soutenus par le régiment de la Meurthe qui a fait son devoir… Les gardes d’honneur réalisent l’espérance qu’ils ont donnée dans la première sortie : ces jeunes gens se sont conduits avec la valeur la plus brillante. Le colonel (sic) Brouville les a conduits avec bravoure, intelligence et sang-froid. Il était chargé de cette attaque et l’a parfaitement dirigée. Il a forcé l’ennemi à se montrer et l’a occupé de manière à l’empêcher de se porter ailleurs, voilà ce que l’on voulait et ce qui a été exécuté… ». Dans un rapport adressé au colonel Humbert, chef d’état-major, Brouville précisera : « Je suis sorti ce matin, à 4 h, par la porte de Pierre, avec le détachement qui est en garnison dans la place, 200 hommes du régiment de la Meurthe et trois pièces de 6, pour aller prendre position en avant du cimetière», ajoutant que ses gardes d’honneur ont crié « Vive l’Empereur » lors de l’attaque.
Le 10 mars 1814, Brouville est promu, à titre provisoire, colonel-major (c'est-à-dire major, ou lieutenant-colonel) du 4e RGH – grade qui ne sera jamais confirmé.
Il semble que sa carrière s’arrête-là. Lorsqu’il prête serment au roi, en qualité de chevalier de la Légion d’honneur, le 25 novembre 1816, il demeure en non activité à Froncles.
Comme tous les officiers en demi-solde, Brouville est « surveillé » par les autorités de la Restauration. Qui ne trouvent en lui rien de compromettant, en témoigne ce « rapport » du juge de paix du canton de Vignory, qui écrit le 24 mars 1816 au préfet de la Haute-Marne : « Depuis que cet officier est de retour en France, dans la maison de sa mère qui est morte il y a environ six semaines, il s’est conduit avec sagesse et une grande prudence. Il aime le repos et la tranquillité, il ne se communique point, il ne contracte aucune liaison, mène avec sa sœur la vie la plus retirée, ne parlant jamais d’affaires politiques. Il n’est pour l’homme de Sainte-Hélène, qu’il n’a, dit-on, jamais estimé. Son occupation est de donner tout son temps et ses soins à une ferme qu’il a sur le plateau de la montagne de Froncles… » Une ferme d’ailleurs dénommée Brouville, sur une hauteur dominant la Marne.
Henry Doré de Brouville sera maire de la commune de Froncles, particulièrement durant la Monarchie de Juillet, et membre du Conseil général de la Haute-Marne, tout comme son cousin germain Jean Doré de Brouville (autre fils de Pierre-Eugène), né à Clefmont, blessé comme capitaine du 5e cuirassies à Waterloo, retiré à Bourbonne-les-Bains dont il commandera la garde nationale, puis régisseur de l’établissement thermal de Vichy de 1840 à 1845.
Ce fidèle fronclois connaîtra encore le Second Empire, qui le fera médaillé de Sainte-Hélène en 1857, et c’est le 15 décembre 1858, en son domicile, que ce héros des guerres de la Révolution, de Madrid, de Strasbourg rend son dernier souffle, à l’âge de 84 ans. Il n’a jamais, visiblement, contracté d’union.
Sa tombe trône à l’entrée du cimetière de Buxières. Sur l’une des quatre faces du monument, sont gravées des paroles fort élogieuses du maréchal Moncey, qui le range parmi les personnes qu’il a le plus admirées, et le plus aimées…

Sources principales : « La Campagne de Russie et les Haut-Marnais » et « Les bataillons de volontaires nationaux de la Haute-Marne », Pierre-G. Jacquot ; état civil de la commune de Froncles ; dossier de membre de la Légion d’honneur ; « Historique du 4e régiment de gardes d’honneur », Jérôme Croyet ; Archives départementales de la Haute-Marne, série R...

mardi 4 janvier 2011

Notre père ce héros, ou la charge du lieutenant Huot de Goncourt à Pordenone (1809)

Il est curieux de constater combien les illustres plumes françaises du XIXe siècle ont été fortement marquées par l’épopée napoléonienne, ne seraient-ce que par leurs origines familiales. Victor Hugo, Alexandre Dumas étaient fils de généraux, George Sand, d’un lieutenant-colonel aide de camp du maréchal Murat mort précocement. « Mon père ce héros, au visage si doux », a chanté le premier. « Notre père, ce héros », auraient pu également écrire les frères Goncourt, davantage rendus immortels par le prix littéraire qui perpétue leur souvenir que par leurs écrits. Car Marc-Pierre Huot de Goncourt a mérité, par son attitude lors de la bataille de Pordenone, de figurer dans les annales des armées impériales.

Fils d’un avocat et député, Jean-Antoine Huot, il voit le jour à Bourmont le 28 juin 1787. A 16 ans, le 19 juillet 1803, il intègre la toute nouvelle Ecole spéciale militaire créée à Fontainebleau. Moins de deux ans plus tard, en février 1805, il en sort comme sous-lieutenant et affecté au 35e régiment d’infanterie de ligne. Un corps au sein duquel, après la première Campagne d’Autriche, il sert de 1806 à 1810 en Italie, en Dalmatie et en Istrie.

En 1809, le 35e, que commande le colonel Breissand, sert dans l’armée d’Italie du prince Eugène de Beauharnais. Les opérations militaires commencent le 10 avril, et cinq jours plus tard, intervient le combat de Pordenone.
C’est en arrière-garde que deux bataillons du 35e et un régiment de cavalerie légère se trouvent dans cette cité du Frioul, sous les ordres du général Sahuc, lorsqu’ils sont assaillis par des troupes autrichiennes.
Selon l’anthologie « Victoires et conquêtes », Huot de Goncourt (ou plus simplement Huot), lieutenant depuis le 12 août 1808, est affecté à la défense d’une porte de Pordenone, avec 20 hommes. Même effectif, à une autre porte, pour le lieutenant Richard de Tussac. Ils vont faire face aux « charges réitérées de deux régiments de cavalerie ennemie qui voulait traverser la ville pour couper la retraite à l’infanterie française ».
Voici quel fut le comportement du Haut-Marnais, tel que les rapportent ses états de services : « Avec une faible portion de sa compagnie, le lieutenant Huot, déjà blessé, fut enveloppé par une force importante de cavalerie ennemie, et sommé de mettre bas les armes. Dans cette circonstance critique, ne prenant conseil que de son courage, il ne répondit à la proposition qui lui était faite qu’en ordonnant de charger l’ennemi. Déjà de sa main, il avait renversé mort un des cavaliers qui le menaçaient, et à son exemple chaque homme qu’il commandait s’ouvrait un passage, lorsque succombant au nombre qui croissait à chaque instant, et à deux coups de sabre qui lui furent portés sur la tête, il tomba baigné dans son sang, et resta au pouvoir de l’ennemi. »
Après ce fait d’armes, Huot de Goncourt sera promu capitaine en 1811, puis attaché, durant la Campagne de Russie, au général de cavalerie Roussel d’Hurbal en qualité d’aide de camp. Blessé à La Moskowa, passé chef d’escadron en 1813 (il a 26 ans), il sert toujours aux côtés de Roussel d’Hurbal à Waterloo. En demi-solde sous la Restauration, il meurt à Paris en 1834. Son frère aîné Pierre-Antoine-Victor, polytechnicien, sera capitaine d’artillerie, se battra à Wagram et fait chevalier de la Légion d’honneur, avant d’être, comme son frère, aide de camp d’un général (Pouget). Ayant cessé de servir en 18111, il reprendra du service durant les invasions de 1814 et 1815, et sera député des Vosges, avant de mourir à Neufchâteau en 1857.

mercredi 29 décembre 2010

Le dernier combat du "brave" général Salme

« J’approuve que les généraux Salme, Ficatier, Lorencez soient envoyés en Catalogne. » Datés du 14 avril 1810, depuis le palais impérial de Compiègne, ces quelques mots de Napoléon valent onction. Certes, la péninsule ibérique est grande mangeuse d’hommes et notamment de généraux, mais cet accord montre que l’empereur ne s’oppose plus à un réemploi définitif de Jean-Baptiste Salme.
Un général absent des premières campagnes napoléoniennes, en raison d’une disgrâce expliquée par ses amitiés républicaines. C’est que l’homme, général à 27 ans, commandait déjà une division de troupes révolutionnaires, qui fit tomber Grave, Utrecht… C’était il y a déjà seize ans.

La carrière du général Salme a déjà fait l’objet de plusieurs publications. Louis Heitz lui a consacré un ouvrage quasi introuvable aujourd’hui. Un auteur s’est penché sur la carrière de cet homme dans les « Cahiers haut-marnais ». Et son compatriote Didier Desnouvaux a apporté de nouveaux éléments biographiques dans cet article :
http://www.histoire-genealogie.com/spip.php?article868

Rappelons toutefois les grandes lignes de la carrière chaotique de Jean-Baptiste Salme, fils de laboureur, né à Aillianville, dans le canton de Saint-Blin, en 1766. Entré dans le métier des armes comme dragon en 1784, il s’enrôle à Neufchâteau dans le 1er bataillon de volontaires nationaux des Vosges, où il est nommé sous-lieutenant en 1792. Marié la même année, il prend part aux premières opérations sur le Rhin, récoltant deux blessures en 1792 et 1793. Son ascension est plutôt rapide, puisque le voilà lieutenant-colonel du 15e bataillon des Vosges, puis chef de la 3e demi-brigade de ligne, enfin, le 30 mars 1794, général de brigade. Il n’a pas 28 ans. Servant sous le général Pichegru à l’armée du Nord, blessé à Malines, Salme s’illustre dans la campagne de Hollande à la tête de la 4e division. Après une première destitution, il retrouve son arme d’origine, la cavalerie, en prenant le commandement d’une brigade de dragons de l’armée de Sambre-et-Meuse. Destitué à nouveau en raison de son amitié avec Pichegru, réintégré, désigné pour l’armée d’Egypte grâce à ses liens avec le général Kléber, il ne peut embarquer, rejoint l’armée de Naples de Macdonald, et prend part à la funeste campagne de 1799, au cours de laquelle il est blessé et fait prisonnier. Désigné – éloigné ? – pour l’armée de Saint-Domingue, il y est nommé général de division à titre provisoire en 1892 par le général Leclerc… et renvoyé en France. Comme l’a rappelé Didier Desnouvaux, plusieurs motifs ont été avancés pour expliquer ce renvoi : son état de santé, une liaison supposée avec Pauline Bonaparte (la femme du général Leclerc), une suspicion de marché noir, ou, plutôt, ses violentes critiques sur le rétablissement de l’esclavage dans l’île… Mis à la retraite en 1803, à seulement 37 ans, il se retire en Alsace, dans la famille de sa femme, puis à Neufchâteau, d’où il sollicite à plusieurs reprises sa réintégration dans l’armée. Il obtient pour la première fois gain de cause, en 1809, à la tête d’une brigade de gardes nationales – lui, l’ancien commandant de division ! - dans les Flandres, puis donc en Espagne.
A noter que, jusqu’à cette nouvelle affectation, la carrière de Salme a été étrangement similaire avec celle du général Humbert : lieutenant-colonel d’un bataillon vosgien, général de brigade en 1794 (il se battra ensuite en Bretagne puis débarquera en Irlande), affecté à l’armée de Saint-Domingue, suspecté lui aussi d’une liaison avec Pauline Bonaparte (décidément…), renvoyé en France, destitué en 1803… sauf que lui ira ensuite se fixer aux Etats-Unis où il se battra à La Nouvelle-Orléans contre les Anglais et où il décédera.

Revenons à la carrière du général Salme. Désigné le 16 avril 1810 pour l’armée de Catalogne, l’enfant d’Aillianville va recevoir le commandement d’une brigade composée de deux unités françaises, les 7e et 16e de ligne, au sein d’une division majoritairement italienne. Dont Harispe, promu le 10 octobre 1810, prendra le commandement.
C’est le maréchal Macdonald qui, le 24 avril 1810, prend la direction de cette armée (en réalité le 7e corps des troupes de la péninsule), dont Souham commande la 1ère division. Macdonald, sous les ordres duquel Salme a déjà servi, Souham sont des vétérans des campagnes de la Révolution.

Nous sommes peu renseignés sur la conduite de Salme durant les opérations de 1810. En janvier 1811, sa brigade participe à une expédition dirigée sur Molins del Rey, le col d’Ordal et Villafranca. Le 16, un lieutenant du 7e de ligne est blessé à Vals. Passé depuis cinq jours sous les ordres du général Suchet, ce régiment, aux ordres du chef de bataillon Miocque, est attaqué le 31 dans les défilés de Manresa et perd 3 ou 400 hommes, dont les capitaines Aubonix et Grossambert, du 7e.

Bientôt, les troupes de Catalogne vont participer au siège de la ville catalane de Tarragone, au bord de la Méditerranée. Selon leur chef, le général Suchet, le général Harispe, chef de la 3e division (dont Salme commande la 1ère brigade), passe le 4 mai 1811 le Francoli afin de faire rentrer l’ennemi dans la ville. « Les postes espagnols établis en avant de l’Olivo, appuyés par l’artillerie du fort, opposèrent une résistance vigoureuse et opiniâtre. La brigade Salme les attaqua à plusieurs reprises. Elle parvint à les repousser, et à gagner le terrain nécessaire à son établissement. Ce premier combat nous coûta 180 hommes tués et blessés, parmi ces derniers huit officiers, entre autres le lieutenant Brenier du 7e qui reçut quatre blessures, et le lieutenant Bouthier du 16e qui ne voulut point quitter sa compagnie »Dans la nuit du 13 au 14 mai, Salme se met à la tête de huit compagnies d’élite des 7e et 16e de ligne français, du 2e léger et 4e de ligne italiens et enlève des retranchements en avant du fort Olivo, pierre angulaire du dispositif de défense espagnol.
Dans la nuit du 27 au 28 mai 1811, il y eut, devant le fort, une sortie des assiégés. L’ouvrage « Journaux des sièges faits ou soutenus par les Français dans la péninsule », qui s’inspire des mémoires du maréchal Suchet, raconte : « Le général Salme, qui veillait sans relâche au succès de l’opération, avait ses réserves toutes prêtes : il accourut aussitôt, et il criait : « Brave septième en avant ! » lorsqu’un biscaïen le frappa à la tête et le renversa mort. Nos soldats, furieux de la perte de leur général, se précipitèrent sur les Espagnols, les culbutèrent, et les poursuivirent jusque sous les murs du fort ».La mort du général haut-marnais est vivement ressentie dans les rangs de l’armée. Ainsi, le 31 mai, Suchet écrira au maréchal Berthier : « La mort du général Salme, qui réunissait toute la confiance de sa brigade, bien loin de ralentir l’ardeur de ses troupes, n’a fait naître en elles que le désir de le venger ». Dans ses mémoires, Suchet enfoncera le clou : « Le général Salme réunissait au plus haut degré les premières qualités militaires ; son audace, son intrépidité entraînaient le soldat. Le général en chef ressentit un véritable chagrin de la perte de cet officier général, qui était depuis fort peu de temps sous ses ordres, mais dont il avait apprécié les services, et pour lequel il avait obtenu une récompense (Note : la Légion d’honneur), dont la nouvelle arriva quelques jours après sa mort. Toute l’armée le regretta… » En hommage à ce chef estimé, le fort Olivo sera d’ailleurs baptisé fort Salme, sur ordre du général Suchet.
De son côté, l’anthologie « Victoires et conquêtes » n’aura que des mots élogieux pour Salme : « La franchise, la loyauté, la cordialité rehaussaient ses vertus guerrières. Sa bienveillance et son extrême générosité tempéraient et dominaient son caractère ardent et sévère. L’honneur seul guidait toutes ses démarches, et la considération générale dont il jouissait était le fruit d’une conduite toujours exempte du moindre reproche. Longtemps disgracié par Napoléon, qui lui reprochait d’être trop républicain, Salme s’était résigné à vivre, comme Fabricius et Curius Dentatus, du produit de ses travaux champêtres. Militaire actif, instruit et vigilant, autant qu’ami généreux, désintéressé, d’une probité sévère, il était surtout attentif à veiller aux besoins des soldats ; il leur inspirait une estime, une confiance et un attachement sans borne… Avec le sang des Espagnols massacrés, pour ainsi dire, sur sa tombe, les soldats écrivirent sur les murs d’Olivo : « Notre brave général Salme vengé »…. » Nul doute que ces lignes, peu courantes dans cette anthologie, ont été couchées sur deux pages par un admirateur, si ce n’est un intime, du général Salme.
Même Thiers, auteur d’une inestimable histoire du Consulat et de l’Empire, évoquera un « jeune général de très grande espérance » ! Un « jeune » officier toutefois âgé de 45 ans, et général depuis 17 ans !

C’est le 28 juin 1811 que la ville de Tarragone capitulera. Un succès qui vaudra au général lyonnais Suchet – dont l’histoire familiale sera étroitement liée avec Rimaucourt – le bâton de maréchal d’Empire. Il est à noter que le siège aura été particulièrement meurtrier pour la brigade Salme, qui sera confiée au général meusien Ficatier. Au 7e de ligne, les chefs de bataillons Valot et Miocque ont été mortellement touchés, le chef de bataillon marnais François-Joseph Failly blessé. Au 16e de ligne, le chef de bataillon Revel a été tué, le chef de bataillon Poulin Faucaucourt blessé.

Didier Desnouvaux précise, au sujet de la mort du Haut-Marnais, que « Napoléon fit également déposer dans son cercueil les brevets de général de division et de baron de l’Empire. Ce titre ne fut pas régularisé et le décret fut simplement enregistré à la chancellerie sans délivrance de lettres patentes ni d’armoiries ».Le nom du général Salme est inscrit sur l’Arc de Triomphe. Et une rue de son village natal perpétue son souvenir.

Lire aussi le parcours du chef de brigade Claude-Louis Barjonet, autre volontaire des Vosges :
https://bribeshistoirefamiliale52.blogspot.com/2021/05/un-colonel-de-26-ans.html

lundi 13 décembre 2010

Un ancien postillon de Napoléon dans la Guerre de Sécession

Le 24 avril 1861 – soit onze jours après la capitulation du Fort Sumter, en Caroline du Sud, point de départ de la Guerre de Sécession américaine -, un citoyen pennsylvanien d’origine française s’enrôlait, en qualité de capitaine, dans les rangs du 18th Pennsylvania infantry regiment. Ses particularités : il est âgé de 65 ans, et la majorité des hommes de la compagnie qu’il commande sont Français de naissance ou d’origine. Plus étonnant : c’est un ancien serviteur – comme postillon - de l’empereur Napoléon Ier, qu’il a accompagné jusque dans son exil de Sainte-Hélène 46 ans plus tôt !

Selon différentes sources américaines, Jacques-Olivier Archambault – c’est son nom - est né à Fontainebleau, près de Paris, en 1796 (le 22 août, a priori). Il est le frère cadet d’Achille-Thomas, né quatre ans plus tôt, et, confirme le fameux valet Marchand dans ses mémoires, les frères Archambault faisaient partie de la maison impériale.

Achille, précisera Las Cases dans ses souvenirs, est entré au service de l’empereur en 1805 – il avait donc 13 ans. Attaché aux écuries, il a suivi Napoléon à l’île d’Elbe, où il a été nommé brigadier des valets de pied, puis a participé à la Campagne de Waterloo, avant d’accompagner son « maître » à Sainte-Hélène, en compagnie de son frère. Piqueur au sein de la maison impériale – soit la personne chargée de la responsabilité d’une écurie, Achille a participé au nettoyage du corps de Napoléon à son décès le 5 mai 1821. « Membre de la commission chargée de ramener en France les cendres de Napoléon Ier » (dixit son dossier de légionnaire), Achille sera fait chevalier de la Légion d’honneur le 14 janvier 1853. Il résidera à Sannois, en région parisienne, où il décèdera en 1858. C’est à lui, vraisemblablement, que Napoléon a légué, dans son testament, la somme de 50 000 F.

Quant à Joseph, il s’installe aux Etats-Unis, d’abord à Philadelphie. Fréquentant notamment Joseph Bonaparte, il se fixe ensuite à Newton, et devient propriétaire du fameux Brick hôtel.

Malgré son âge avancé, cet habitant du comté de Buck s’enrôle donc dans les rangs de l’armée nordiste, appelant au service ses concitoyens français qui seront regroupés dans la compagnie C – son lieutenant, Constantin Pequignot, est natif de Frahier, en Franche-Comté. Le 18th Pennsylvania du colonel Lewis a une très courte existence : organisé à Philadelphie en avril 1861, il tient garnison à Baltimore et à Pikesville, avant de cesser de servir en août.

Toujours capitaine, Archambault passe dans les rangs du 2nd Pennsylvania cavalry regiment (ou 59th Pennsylvania regiment) du colonel Price, en qualité de commandant de la company A. Ce corps se bat notamment à Cedar Mountain, à Antietam (1862), à Gettysburg (1863), prenant part enfin à la poursuite du général Lee jusqu’à la reddition d’Appotamox court house (1865). Durant ce conflit fratricide, les pertes du 2nd Pennsylvania cavalry sont de 60 tués.

Parvenu au grade de major en 1862 – le 19 mai ou le 27 juin, selon les sources – l’ancien postillon de Napoléon meurt à Philadelphia le 3 juillet 1874.

Sources : « Mémorial de Sainte-Hélène » ; différents sites Internet consacrés aux régiments de volontaires de Pennsylvanie et au comté de Buck.

jeudi 25 novembre 2010

Officiers de hussards

La cavalerie légère impériale a compté jusqu’à quatorze régiments de hussards. Soit à peu près autant que le corps des cuirassiers. Pourtant, les Haut-Marnais ont été relativement peu nombreux à servir comme officiers de hussards, du moins à la lecture des renseignements que nous avons pu recueillir. Neuf ont pu être identifiés, dont un sous toute réserve : un major (lieutenant-colonel), un lieutenant et sept sous-lieutenants. Au moins cinq ont été blessés, et un seul aurait péri durant les campagnes.

Borssat Louis-Camille, né à Gex, fils du président du tribunal du district de cette ville. Marié à Parnot en l’an III. Sous-lieutenant au 3e hussards, sous le Consulat. Est situé, en 1817, sous-lieutenant pensionné à Parnot (dont il sera maire).
Bruillon Nicolas (Villars-en-Azois 4 juin 1770). Soldat au régiment de Flandres infanterie (1789), passé au 6e hussards (1793), sous-lieutenant (21 septembre 1806), il sert dans ce régiment jusqu’au 18 avril 1810. Compte plusieurs blessures. Habite à Autricourt (Côte-d’Or). Membre de la Légion d’honneur.
Joffroy Louis-Marie (Bar-sur-Aube, Aube 16 janvier 1786). Fils de Jean-Louis, marchand à Joinville. Admis vélite de la Garde le 20 février 1806, affecté aux chasseurs à cheval de la Garde (dans la 4e compagnie), officier le 8 octobre 1807, il est sous-lieutenant au 5e hussards. Sa solde de retraite est fixée par lettre du 30 mars 1808. Officier pensionné en raison d’une blessure, domicilié à Wassy, il se marie en 1808 à Flammerécourt. Vit toujours à Wassy, en 1810.
Lacroix François (Joinville 9 août 1782 – Saulx, Haute-Saône 4 juillet 1863). Chevalier de la Légion d’honneur le 18 septembre 1813. Sous-lieutenant au régiment de hussards du Haut-Rhin. Sous-lieutenant au 7e lanciers polonais, il est arrêté à Paris en 1815 pour abus de confiance (mais son colonel renonce à porter plainte).
Lambert Louis-Nicolas-Félix (Chaumont 22 septembre 1772). Fils de Godefroy Lambert, capitaine de cavalerie, chevalier de Saint-Louis. Chasseur à cheval au 4e régiment (1792), hussard au 10e régiment (an XII), maréchal des logis chef (1807), sous-lieutenant (1er mai 1811), lieutenant (1er mai 1813). Blessé d’un coup de feu à Lutzen, fait chevalier de la Légion d’honneur le 14 juin 1813. Passe au 1e hussards (juillet 1814). Sert au corps d’observation du Jura à Belfort. Lieutenant au 2e (sic) hussards, en résidence à Chaumont en 1815. Retiré à Autreville-sur-la-Renne.
Lapique Charles-Louis (Joinville 1765 – Strasbourg 1827). Major au 8e hussards (1808), pour mémoire.
Laroche Jean-Baptiste. Sous-lieutenant dans la 3e compagnie du 3/8e hussards, blessé, hospitalisé le 28 mai 1809, il meurt le 25 juin à Vienne. Il serait Haut-Marnais (de Langres ?).
Michelin Joseph (Leuchey 3 avril 1785 – Villiers-sur-Suize 25 mars 1869). Il sert du 10 avril 1802 à 1816 au 3e hussards. Sous-lieutenant au 3e, il est blessé le 29 janvier 1814 à Brienne. Membre de la Légion d'honneur (18 septembre 1808), lieutenant au 3e hussards, il est demi-solde à Villiers-sur-Suize (il résidait à Voisines lorsqu'il a été retraité à la suite de ses blessures). Médaillé de Sainte-Hélène.
Oriot Pierre-Roch (Orges 13 décembre 1784). Fils d’un chirurgien mort d’épidémie en 1813. Promu sous-lieutenant (29 septembre 1813), servant au 10e hussards, il est blessé le 13 mars 1814 à Reims (Martinien). En résidence à Chaumont en 1815, il se rallie durant les Cent-Jours. En demi-solde du 10e hussards à Chaumont, fin 1815, il sert à nouveau sous la Restauration : en 1823, il est toujours sous-lieutenant, au 6e hussards (du Haut-Rhin), puis est promu capitaine en 1829.