dimanche 12 octobre 2008

Fratries d'officiers (2) : les Mercier

Un autre exemple de fratrie avéré : celle des trois frères Mercier, de Bourbonne-les-Bains. Le père, Nicolas, est boulanger, la mère s’appelle Jeanne-Marie Maupin.

L’aîné, Jean-Claude, voit le jour (et est baptisé) le 27 février 1769 dans la cité thermale. Comme Hoche, il sert au moment de la Révolution dans les Gardes françaises, puis dans la garde de Paris, avant de rejoindre, en 1792, comme capitaine, le 1er bataillon des volontaires de la Liberté. Sa carrière est fulgurante : chef de bataillon en juin 1792, chef de brigade en octobre 1794 – il a 25 ans, il prend le commandement de la 72e demi-brigade d’infanterie de ligne (dite de deuxième formation) en 1796. Il se bat en Hollande, lorsqu’il est mortellement blessé, le 10 vendémiaire an VIII (septembre 1799), lors de la bataille de Bergen (remportée par l’armée du Nord du général Brune contre les Anglo-Russes). Dans sa correspondance, le général Vandamme rapporte la grave blessure du « brave » chef de brigade Mercier, qui aurait été promu général de brigade sur le champ de bataille, selon certaines sources – mais Georges Six ne le recense pas dans son dictionnaire. Le Bourbonnais succombe quatre jours plus tard… A noter que celui qui le remplacera à la tête de la 72e se nomme également Mercier, mais lui est Ardennais...

Deux frères de Jean-Claude Mercier ont servi dans cette même 72e demi-brigade. D’abord Charles-Antoine, né à Bourbonne le 29 janvier 1772. A 19 ans, il est élu lieutenant au 1er bataillon de volontaires de la Haute-Marne. L’homme est brave : il est blessé près de Menin (1793) et à Sprimont (1794). Avec son bataillon, il passe dans la 85e demi-brigade, puis il rejoint son frère Jean-Claude à la 72e. Capitaine (1796), officier de grenadiers, il se marie en l’an VII dans sa ville natale – mais divorcera rapidement. Après 1800, sa carrière s’oriente vers le commandement des places : il est en poste à Cherbourg, puis obtient la responsabilité de Saint-Quentin (Aisne) en 1809, avant de recevoir celle du fort Saint-André et d’être retraité en 1810. Nous ignorons le lieu et la date de son décès.

Il semble que Pierre-Gérard Jacquot ait commis une – rare – erreur en indiquant, dans sa thèse sur les bataillons de volontaires nationaux de la Haute-Marne, que Charles-Antoine servait comme capitaine dans la Garde et qu’il était membre de la Légion d’honneur. Il y a visiblement confusion avec un autre frère, Charles-Nicolas, né à Bourbonne le 3 avril 1781. Lui aussi rejoint la demi-brigade commandée par Jean-Claude, en 1797 (il a 16 ans). Deux ans plus tard, il est sous-lieutenant, puis lieutenant en 1800. Privilège : Mercier va rejoindre la prestigieuse Garde impériale. En 1811, il est identifié comme capitaine de la 3e compagnie du 1er bataillon du 2e régiment de tirailleurs. Il est alors membre de la Légion d’honneur, et surtout chevalier d’Empire (depuis le 9 mai 1811). Il est toujours capitaine lorsqu’il est blessé à Lutzen (2 mai 1813), dans les rangs du prestigieux 1er régiment de grenadiers à pied de la Garde (à la tête de la 4e compagnie du 1er bataillon). Il passe la même année chef de bataillon au 10e régiment de tirailleurs de la Garde, puis, sous la Restauration, il sert successivement au 43e puis au 3e de ligne, comme major. Chevalier de Saint-Louis le 26 août 1814, il se rallie aux Cent-Jours. Selon Richard Darnault, il aurait été muté au 5e régiment étranger mis sur pied à Amiens avec des déserteurs belges, sous les ordres du colonel Douarche, et selon Pierre G. Jacquot, il servait plutôt au 7e régiment de tirailleurs de la Garde, avant d’être licencié en septembre 1815. Mercier, qui avait été blessé à la jambe droite à Friedland (1807), à la cuisse gauche à Eckmühl (1809), se retire à Bourbonne.

Cette ville où résident de nombreux officiers des armées impériales fait l’objet d’une surveillance particulière de la part des autorités publiques. Le sous-préfet de Langres n’a-t-il pas dénoncé au préfet le « mauvais esprit » soufflant sur la cité, insufflé selon lui par un certain colonel Lacroix, fils d’un ancien préfet des Bouches-du-Rhône, qui y a « séjourné tout le printemps et l’été » 1815 ? En fait, Charles-Henri Delacroix (Paris 1779 – Bordeaux 1845), effectivement fils d’un préfet à Marseille, frère du fameux peintre Eugène Delacroix, colonel du 9e chasseurs à cheval sous l’Empire et aide de camp du prince Eugène de Beauharnais.
Les cas qui préoccupent particulièrement les représentants du roi, ce sont ceux de deux majors, chevaliers d’Empire d’ailleurs : Joseph Armand, né à Taulignan (Drôme) en 1772, major du 12e puis du 23e léger, établi à Bourbonne où il s’est marié en 1813 (il y meurt en 1845), et Mercier. « On observe, peut-on lire dans une note préfectorale transmise au gouvernement, que le sieur Mercier, qui fait sa résidence à Bourbonne, y voit beaucoup M. Armand, ex commandant au 22e de ligne (sic), retiré aujourd’hui dans cette ville où il est remarqué par ses mauvaises opinions, et malgré que le major Mercier affecte depuis environ deux mois de mettre quelque réserve dans ses discours, on lui a entendu tenir, de concert avec le sieur Armand ces jours derniers, des propos très insultants contre la famille royale. »
Ce qui ne l'empêchera pas de reprendre du service, comme lieutenant-colonel, au sein du 63e régiment d'infanterie de ligne à Clermont-Ferrand, en 1824, en compagnie d'autres officiers supérieurs haut-marnais (son compatriote et conscrit bourbonnais François-Armand Mongin-Forcelle, chef de bataillon, Jean Naudet, de Hortes, major).
Resté célibataire, Charles-Nicolas Mercier décédera dans sa ville natale le 30 juin 1836, à seulement 55 ans.

mardi 30 septembre 2008

Le général Rignoux, gouverneur de Séville

Antoine Rignoux est un pur « flûteau » (le surnom des habitants de Wassy). Il naît dans la cité chère à Marie Stuart le 17 février 1771, au foyer de Nicolas-Antoine Rignoux, boulanger, et de Marie Pissot. La même année, d’ailleurs, que son compatriote Jean-Marie Defrance.

D’abord séminariste selon certaines sources, il s’engage le 25 avril 1791 au 79e régiment d’infanterie, l’ancien régiment de Boulonnais alors en garnison à Strasbourg, et bientôt affecté à l’armée des Alpes. Un corps qu’il quitte pour le Bataillon de chasseurs des Hautes-Alpes formé en avril 1793, dont le chef en titre est Kellermann fils et où il est élu sergent-major le 16 juillet 1793, puis capitaine le 25 novembre. Il a 22 ans.

1794 est l’année du premier amalgame des anciennes troupes royales et des volontaires nationaux. Le bataillon intègre la 3e demi-brigade d’infanterie légère le 21 mars. Avec cette unité, le capitaine Rignoux prend part à l’illustre campagne d’Italie du général Bonaparte. C’est à l’occasion des combats de Salo qu’il est fait prisonnier le 29 juillet 1796. Libéré après échange, il est de retour le 21 décembre, quelques semaines avant le deuxième amalgame : la 3e est versée dans la 11e demi-brigade d’infanterie légère, toujours à l’armée d’Italie (au sein de la 6e division du général Rey). Capitaine de carabiniers, Rignoux est blessé le 20 mars 1797 d’un coup de feu au pied droit, dans le Tyrol. Cette blessure est évoquée dans les « Mémoires pour servir à l’histoire de France sous le règne de Napoléon » (1830), dans la relation du combat du 29 ventôse an IV dit de Coronna sur Saint-Michel : « Le citoyen Rignoux, capitaine, autre officier de mérite, fut aussi blessé, mais légèrement ; il fut quand même hors de combat, privant pour l’instant ses braves soldats d’un officier éclairé digne d’eux… »

Toujours sous Bonaparte, le Wasseyen est ensuite employé le 7 avril 1798 à l’état-major de l’armée d’Orient qui s’en va débarquer en Egypte. C’est là que le 25 juillet 1800, il est nommé aide de camp du général Belliard.

Après cette campagne, Rignoux est promu, à 32 ans, le 26 février 1803, chef de bataillon à la suite au sein de la 76e demi-brigade d’infanterie de ligne. Il en commande le 3e bataillon. Avec ce corps (devenu 76e régiment d'infanterie de ligne), le Haut-Marnais sert à l’armée du Hanovre (1803-1804), à l’armée des Côtes de l’Océan (1805), et à la Grande-Armée (1805-1807). Le régiment, commandé par le colonel Faure-Lajonquière, se bat à Ulm, à Iéna. A noter que dans sa marche vers l’Est, le 76e est passé par Saint-Dizier…

Après la bataille d’Eylau, Rignoux est nommé colonel du 103e de ligne, le 26 février 1807, succédant au colonel Taupin, qui vient d’être promu général de brigade. Parmi ses officiers, notamment, un Haut-Marnais : le sous-lieutenant Nicolas-Marie Guyardin, de Langres (un mémorialiste, le sergent François Lavaux, de Rivière-les-Fosses, et sans doute un parent, le sergent Marc Rignoux, de Saint-Dizier, figurent parmi les sous-officiers). 1808 marque un tournant dans la carrière de ce colonel de 37 ans : il est affecté en Espagne. Il y servira jusqu’en 1813…

Au cours du trajet, à l’automne 1808, son passage dans sa ville natale fait l’objet d’une réception et d’un compte rendu dans Le Journal de la Haute-Marne…

Le 103e est de la bataille d’Ocana (18 novembre 1809), au sein de la division Gazan du 5e corps. Officier de la Légion d’honneur le 17 décembre 1809, baron de l’Empire le 31 janvier 1810, toujours colonel du 103e, Rignoux se distingue surtout lors du premier siège de Badajoz. Le 19 mai 1811, il est promu général de brigade au sein de l’armée du Midi. On le retrouve le 9 août 1811 au combat contre la division Quadra sur le Rio Guadelentis.

Puis à la tête d’une brigade de la division Godinot, Rignoux se bat, le 12 septembre 1811, avec le 4e régiment polonais, contre le fameux général espagnol Ballesteros. Il s’empare de 5 à 600 hommes « et les fait passer par les armes », signale « Le Moniteur » de l’époque. Au total, Rignoux aurait causé plus de 1 000 tués dans les rangs ennemis, au prix de dix tués et 25 blessés. Puis il se porte sur Ximena avec 1 200 hommes, repoussant encore un assaut des Espagnols au prix de douze tués, 25 blessés, 25 prisonniers dont le chef de corps polonais.

C’est au cours de l’expédition dite du camp de Saint-Roch (non loin de Gibraltar), le 13 octobre 1811, que le général Rignoux a son œil gauche crevé. Devant Ubrique, par une balle, selon le pharmacien Blaze.

Le 7 décembre 1812, le maréchal Soult lui confie le gouvernement de Séville. Lors de la funeste journée de Vitoria, le 21 juin 1813, il commande une brigade de la division Vilatte composée du 27e léger et du 63e de ligne. Un mois plus tard, lors de l’évacuation d’Espagne, il est à nouveau blessé, le 25 juillet 1813, au col de Maya : sa cuisse est fracturée. Commandant de la Légion d’honneur le 25 novembre 1813, on ne trouve plus dès lors trace d’un commandement actif.

Sous la Restauration, il est fait chevalier de Saint-Louis, le 24 août 1814, puis mis en non activité le 1er septembre. Durant les Cent-Jours, Rignoux est nommé chef d’état-major du 8e corps d’observation (à Bayonne) le 25 avril 1815. A l’issue, le 1er août, il est définitivement en non activité.
Retraité, le Haut-Marnais se retire à Villenave-d’Ornon, dans la Gironde. Il y décède le 5 septembre 1832, à l’âge de 63 ans.

jeudi 4 septembre 2008

Fratries d'officiers (I) : les Jobert

Trois membres de la Légion d'honneur nommés Jobert - dont deux recensés par la base Léonore - sont nés entre 1775 et 1781 dans le village de Pressigny, canton de Fayl-Billot. Tous trois sont les enfants de Nicolas Jobert, recteur d'école, et de Jeanne Mulson. Et tous trois seront officiers dans un même régiment : le 21e de ligne.
L’aîné, François, a vu le jour le 23 juillet 1775. Il correspond peut-être à ce capitaine Jobert (pas de prénom), du 21e, signalé par Martinien comme été blessé le 7 septembre 1812 à La Moskowa. Une certitude : major (lieutenant-colonel), il est blessé le 18 septembre 1813 en visitant des avant-postes en Saxe, ainsi que le précise l'historique du 69e de ligne. Martinien confirme cette blessure, mais situe Jobert dans deux régiments : il est soit encore major du 21e de ligne (ou chef de bataillon, selon le général Bertin, auteur d'un historique de ce régiment), soit déjà major du 69e ! Après la chute de Napoléon, François Jobert sert visiblement sous la Restauration, puisqu’il est fait chevalier de Saint-Louis le 27 novembre 1814. Après les Cent-Jours, il n’est pas employé, mais reste situé « en activité », toujours comme major du 69e, dans sa commune de Pressigny. La suite de sa carrière, de sa vie ? On le retrouve avec son épouse non loin de son village natal, à Guyonvelle, où il exerce la profession de juge de paix du canton de Laferté-sur-Amance. Il y décède le 13 mai 1833, à l'âge de 58 ans. Parmi ceux qui viennent déclarer son décès : son fils, médecin à Guyonvelle (connu pour ses contributions fournies aux instances médicales) et son frère Jean-Baptiste.

Celui-ci est né à Pressigny le 20 mars 1781. Son dossier de médaillé de Sainte-Hélène précise qu’il est entré en service le 26 septembre 1798. Il n’a donc que 17 ans. Son corps d’affectation : la 21e demi-brigade de ligne. Onze ans plus tard, il est sous-lieutenant, toujours dans le même régiment, et il s’illustre lors de la Campagne d’Autriche. Au point de figurer dans les fameux « Fastes de la gloire », rebaptisés – après une récente réédition – « Dictionnaire des braves de Napoléon ». Son fait d’armes : se mettre à la tête de 40 nageurs, dans la nuit du 29 au 30 juin 1809, traverser le Danube et capturer, avec d’autres éléments, dans une île près de Presbourg, près de 600 hommes (dont un colonel) et deux pièces de canon. Action au cours de laquelle il est blessé à cinq reprises ! C’est à l’issue de cette campagne qu’il est fait membre de la Légion d’honneur le 21 septembre 1809. Selon l’inestimable anthologie « Victoires et conquêtes des Français », qui rapporte également cet exploit, et Martinien, Jobert a encore été blessé à Wagram, le 6 juillet 1809. Sa carrière, toujours selon son dossier MSH, s’arrête le 13 février 1813, à 32 ans, sans doute en raison de ses blessures (à La Moskowa, à nouveau). Il est capitaine pensionné lorsqu’il se retire à Pierrefaites (canton de Laferté-sur-Amance), où il se marie en novembre 1814. Jobert reprend provisoirement du service aux Cent-Jours en se voyant confier le commandement de la 3e compagnie du 2e bataillon de chasseurs de la garde nationale de la Haute-Marne, fin juin 1815. Médaillé de Sainte-Hélène, le capitaine Jobert décède dix ans plus tard, en novembre 1867, à l’âge de 86 ans.
Reste le cas d’Etienne-Nicolas, né à Pressigny le 1er mai 1778. Comme Jean-Baptiste (alors retraité), il ne figure pas dans l’état des officiers haut-marnais en activité ou en demi-solde dans le département, fin 1815-début 1816. Mais il s’agit sans nul doute de ce capitaine Nicolas Jobert dont la carrière a été brossée par Pierre-G. Jacquot dans une brochure inédite, «La campagne de Russie et les Haut-Marnais ». Voici ce que l’historien de l’Empire en Haute-Marne écrit : « Après s’être engagé comme volontaire au 3e bataillon d’Indre-et-Loire en mai 1793, Nicolas retrouve ses deux frères à la 21e demi-brigade en octobre 1800. Promu sous-lieutenant en juin 1809, il est capitaine en juin 1812 et part en retraite en juillet 1813. Remis en activité pour cinq mois en mars 1814. Blessé à Iéna, à Wagram et le 19 août 1812 à Valoutina. Il était membre de la Légion d’honneur depuis le 7 juin 1809. Qualifié de capitaine aide de camp, il vit à Dijon lorsqu'il est pensionné par le roi et il meurt célibataire.
Sources principales : état civil de Pressigny, Pierrefaites, Dijon et Guyonvelle ; archives départementales de la Haute-Marne ; "Victoires et conquêtes des Français" ; historiques des 21e et 69e de ligne ; tableau des officiers d'Empire tués et blessés (Martinien).

mercredi 20 août 2008

Le général Defrance, le plus illustre des cavaliers haut-marnais (1ère partie)

Jean, Marie, Antoine Defrance naît le 21 septembre 1771 à Wassy. Son père, Jean-Claude, lui-même natif de ce bourg où il est chirurgien (et où est né la même année Antoine Rignoux, futur général d’Empire), s’établit ensuite à Rebais, en Champagne (aujourd’hui en Seine-et-Marne), pour y occuper la fonction de médecin de l’école militaire installée dans cette ville. Sa mère, Claude-Jeanne Chompré, est la fille de Pierre Chompré, originaire de Narcy (en Haute-Marne ? dans la Nièvre ?), auteur d'un « Dictionnaire de la fable », et elle-même produit des poèmes.
Des chirurgiens (l’aïeul Defrance l’est aussi) d’un côté, des gens de lettres de l’autre : voilà pour l'origine familiale du futur général. Mais le jeune Jean-Marie optera pour une troisième voie : celle des armes. Toutefois, des mystères entourent le début de sa carrière militaire.
Tous ses biographes sont d’accord sur ce point : à l’été 1792, il est sous-lieutenant au 3e bataillon des fédérés nationaux. Mais avant ? Dans le tome 62 de la fameuse « Biographie universelle » (Michaud), publié en 1837 (soit deux ans après la mort de Defrance), l’on peut lire que ses parents goûtaient peu le penchant du jeune homme pour les armes (surprenant, quand on a un père médecin d’école militaire et qu’on y aurait été élève…), qu’ils l’ont fait voyager pour le détourner de ce projet, et qu’il se trouvait à Saint-Domingue lorsque les habitants se sont révoltés. Le jeune homme se serait alors enrôlé dans le corps dit des dragons du Cap. Une information reprise, entre autres, par Charles Mullié (1851) dans son dictionnaire des célébrités militaires.
Sauf que l’un des auteurs des « Fastes de la légion d’honneur » ne la confirme pas. Pour lui, Jean-Marie Defrance a rejoint dès le 1er septembre 1791 le 1er bataillon de volontaires de Seine-et-Marne (jeune département dont son père a été élu député), qu’il a été nommé sous-lieutenant, et qu’effectivement il a rejoint le 26 juillet 1792 le 3e bataillon des fédérés nationaux, dont il est devenu trésorier en février 1793. Difficile, dès lors, de se battre à Saint-Domingue, où le jeune Defrance aurait contracté la fièvre jaune et dont il serait revenu – dixit Michaud – début 1792…
Le même Michaud prétend par ailleurs que le roi Louis XVI a nommé Defrance sous-lieutenant de cavalerie au Royal-Etranger, affectation que n’évoquent ni les Fastes de la Légion d'honneur, ni les carnets de La Sabretache. A se demander s’il n’y a pas confusion avec un homonyme...
Reste que selon "les Fastes", Defrance sert en 1792 et 1793 à l’armée du Nord, en l’an II et en l’an III aux armées de Sambre-et-Meuse et des Ardennes. Entre-temps, il a été nommé, le 13 ou 14 germinal an II (2 ou 3 avril 1794), capitaine dans un escadron de cavalerie de Seine-Inférieure, versé au 11e chasseurs à cheval, puis, le 25 prairial an III (13 juin 1795), promu adjudant-général chef de brigade (le même jour où Lecourbe est promu général). Le fils de conventionnel seine-et-marnais n’a que 23 ans. Ce n’est pas le plus jeune colonel haut-marnais : Chaudron-Rousseau, lui aussi fils de parlementaire, n’en avait pas 20 à sa nomination !
Bien souvent au cours de la période révolutionnaire, les carrières seront soumises aux aléas des événements politiques et militaires : c'est ainsi que le chef de brigade Defrance, qui avait été chef d’état-major de la 15e division militaire à Rouen, est admis au traitement de réforme le 1er vendémiaire an V, avant d’être remis en activité le 15 pluviose an VIII à l’armée de Mayence. Il se distingue le 25 septembre 1799 lors du passage de la Limath par l’armée d’Helvétie, du Danube et du Rhin s’en allant remporter l’importante bataille de Zurich. Toutes les sources s’accordent à dire que le général en chef Masséna l’aurait nommé général de brigade sur le champ de bataille, mais que Defrance aurait refusé cette promotion en raison de sa jeunesse, préférant le commandement d’un régiment. Il recevra donc, de Masséna, celui du 11e chasseurs à cheval (selon Six, il était alors chef d’état-major de la division Tharreau). Il le quittera assez rapidement, le 23 ventôse an VIII (mars 1800), pour celui du 12e régiment de cette arme.
L’illustre « Carnet de la Sabretache » a consacré 28 pages au « colonel de France (sic) et le 12e régiment de chasseurs, 1800 à 1805 », basé sur un livre d’ordre et un registre de correspondance de l’officier. L’on y apprend que le 12e chasseurs à cheval tient garnison à Gray (Haute-Saône) lorsqu’il est appelé à l’armée de réserve, où il forme avec le 6e régiment de dragons la brigade du général Duvignau. Le corps quitte la Souabe, passe le Saint-Gothard, et se bat à Marengo, en juin 1800.
Defrance reste cinq années à la tête de son régiment. Le 12 pluviôse an XIII, il est promu général de brigade. Cette promotion et ce départ sont l’occasion, pour les officiers du 12e régiment, de témoigner par écrit de leur fierté d’avoir servi sous les ordres du colonel Defrance. Privilège : celui-ci s’en va occuper les fonctions d’écuyer cavalcadour de l’Empereur (à suivre).

lundi 18 août 2008

D'utiles précisons sur le chirurgien Claude-Edme Vanderbach

Nos articles sur les officiers haut-marnais ayant servi sous l’Empire et sur les chirurgiens originaires du département ne sont pas passés inaperçus d’un de nos correspondants. Et pour cause : Cyril Vanderbach est apparenté aux chirurgiens Claude-Edme et Nicolas-Charles-François Vanderbach, dont nous avons signalé les conduites dignes d’éloge.
M. Vanderbach a eu l’amabilité de nous communiquer une copie des dossiers militaires relatifs à ces deux frères, et l’obligeance d’accepter que nous les rendions publics. A noter que ces deux éminents membres du service de santé, eux-mêmes fils de chirurgien, comptaient un troisième frère ayant choisi lui aussi la voie paternelle, mais à titre civil : Nicolas, né en 1765 à Autreville-sur-la-Renne (canton de Juzennecourt, arrondissement de Chaumont), établi à Cunfin... aux confins de l'Aube et de la Haute-Marne.

Nous avons choisi ici d’insister, grâce aux documents communiqués par Cyril Vanderbach, sur la carrière, plus méconnue que celle de son illustre frère, de Claude-Edme, né le 6 juin 1771 à Autreville.
Son dossier nous apprend que ce fils de maître-chirurgien est d’abord élève, pendant un an, à l’hôpital de Chaumont, dans son département de la Haute-Marne. Puis il suit des « cours publics » à Paris, enfin à Montpellier. Claude-Edme Vanderbach (son patronyme est parfois écrit Vanderback ou Wanderbach dans ces pièces) entre en service à l’âge de 21 ans, le 12 septembre 1792, comme aide de chirurgien-major au 1er bataillon de la Légion du Centre, dite de Luckner. Un corps qui donne naissance, soit au 2e bataillon de la 26e demi-brigade, soit plutôt au 26e bataillon d’infanterie légère (compagnie Klein).
L’officier de santé haut-marnais sert successivement dans les armées des Ardennes (1792-1793), de Sambre-et-Meuse (an II et an III), du Rhin (an IV – an V). Notre homme précise dans un courrier qu’il passe le Rhin en floréal an VII.

Entre-temps, Vanderbach a quitté le 26e bataillon, le 8 messidor an II, pour devenir à la même époque officier de santé de 3e classe, et rejoindre le 3e bataillon de la 23e demi-brigade d’infanterie légère le 1er nivôse an III. Requis pour les hôpitaux de l’armée de Sambre-et-Meuse le 8 pluviose an III (il quitte Strasbourg pour l'hôpital de Wissembourg), il rejoindra, à sa demande, un corps plus actif – en l'occurrence le 2e bataillon de la 101e demi-brigade d’infanterie de ligne, le 28 ventôse an VII.

Coïncidence ? Cette unité a incorporé dans ses rangs les conscrits du 1er bataillon auxiliaire de la Haute-Marne.

Avec la 101e, Vanderbach sert au sein de l’armée d’Italie (an VIII – an IX), à Marengo (où son jeune frère Nicolas est blessé), au siège de Gaëte (où commande le général chaumontais Girardon). En 1807, il est toujours chirurgien-sous-aide au 101e, et sollicite une promotion. Il est vrai que diverses pièces font état d’un « jeune homme de mérite, instruit, de bonnes mœurs » (signé Percy !), dont la conduite est « digne de tout éloge », et qui n’a jamais compris pourquoi il est passé du grade de chirurgien de 2e classe à celui de 3e classe lors d’une réorganisation des armées.

Les renseignements apportés par son dossier s’arrêtent en 1807. La suite de sa carrière ? C’est malheureusement un extrait mortuaire qui nous l’apprend : toujours chirurgien aide-major, il décède le 8 décembre 1809 à Gratz, à l’âge de 38 ans. Est-il passé entre-temps au 102e de ligne, comme l’indique – par erreur ? à moins qu’il ne s’agisse toujours du 101e – son extrait mortuaire ? Il est vrai que ce corps est situé, en 1809, comme faisant partie de la division Durutte (brigade Dessaix) de l’armée d’Italie, qui s’est battue en Hongrie, et notamment à Raab et – effectivement - à Graz.

A noter que le père de ces deux chirurgiens, originaire de la Côte-d'Or, installé à Autreville vers 1764-1765, était petit-fils d'un Allemand, et qu'un de leurs cousins germains, membre de la Légion d'honneur, a servi également comme officier de santé dans l'armée. Il est l'ancêtre direct de Cyril Vanderbach, que nous remercions infiniment pour ces utiles précisions.

mercredi 13 août 2008

Christophe Laloy (1786-1816), héros de Stade


« Citoyen Premier consul… » Le député Laloy a pris sa plume. Ce cinquième jour complémentaire de l’an XI, en des termes qui fleurent encore bon un langage révolutionnaire bientôt désuet, c’est au général Napoléon Bonaparte, le héros de Toulon, d’Arcole et des Pyramides, aujourd’hui Premier des Français, qu’il adresse une requête[1].
Certes, celui qui a voté la mort du roi, qui a brièvement présidé l’Assemblée nationale, ne goûte guère, à en croire son ancien secrétaire et biographe Emile Jolibois, cette nouvelle forme de pouvoir personnel qu’incarne aujourd’hui le général corse. Mais il s’agit de l’avenir de son fils de 17 ans, Pierre, François, Christophe. Son unique garçon, sur qui ce député aux Anciens fonde de sérieux espoirs pour l’avenir. «Il a reçu des leçons de langues française, latine et italienne, argumente Pierre-Antoine Laloy, et il a des principes de géographie et d’histoire, de dessin et de lavis. Pensionnaire au Prytanée de Paris, il a été récompensé par ses succès en mathématique ; il en suit les cours au lycée.»

Pierre-Antoine Laloy dit « le Jeune», pour le distinguer de son frère Jean-Antoine, médecin, député aux Etats-Généraux et maire de Chaumont, est avocat de profession. Mais Christophe ne souhaite pas marcher sur les traces paternelles : en cette période de paix après des années de furieuses guerres révolutionnaires, l’adolescent rêve de gloire militaire. En qualité d’officier. C’est le sens de la demande du député Laloy : que Bonaparte accueille son garçon dans l’école spéciale militaire que le nouvel homme fort de la France vient de créer à Fontainebleau. «Il est temps de vous l’offrir, citoyen Premier consul», conclut, solennel, le parlementaire haut-marnais.
Son vœu est exaucé : en nivôse an XI, Christophe Laloy intègre la nouvelle école. Celle destinée à former, durant deux années, les officiers des armées consulaires - et bientôt impériales. L’y rejoint rapidement le fils d’un ancien lieutenant du roi à Chaumont, Charles Denys, né dans la capitale du Bassigny en 1783. Là où il a lui-même vu le jour, trois ans plus tard, le 7 juillet 1786.
C’est le chanoine Babouot, curé de la basilique Saint-Jean-Baptiste, qui baptise le deuxième enfant – après une fille - de Pierre-Antoine Laloy, né en 1749 à Doulevant-le-Château (Haute-Marne), et de Cécile-Euphémie Delaporte, la fille d’un marchand chaumontais mariée à 15 ans[2]. L’enfant reçoit le premier prénom de son père, celui – masculinisé – de sa marraine (Françoise Laloy), enfin celui de son aïeul maternel, Christophe Delaporte. C’est ce troisième prénom qui le désignera pour la postérité.
Comme Jean-Nicolas, son frère médecin, Pierre-Antoine Laloy vit donc dans cette ville qui deviendra, en 1790, le chef-lieu du « département méridional de la Champagne », puis de la Haute-Marne. Non loin du Palais de justice – l’ancien donjon des comtes de Champagne.
Député en 1791, l’avocat Laloy entraîne sa famille à Paris l’année suivante, à son élection à la Convention. Chaumontais durant les six premières années de sa vie, Christophe Laloy devient un petit Parisien. Nous l’avons vu, il est lycéen dans la capitale. Et va donc se former au métier d’officier à Fontainebleau.
Le 23 octobre 1804 (quelques semaines après la mort de son oncle Jean-Nicolas à Chaumont), il est nommé, à 18 ans, sous-lieutenant. Le 27 fructidor an XIII, son compatriote Marie-Nicolas dit Félix Guyardin – coîncidences : lui aussi fils d’avocat, lui aussi fils de régicide haut-marnais -, né à Langres en 1787, quitte Fontainebleau comme sous-lieutenant du 103e de ligne. Ce ne sera pas leur seul point commun…
Entre-temps, la République a fait place à l’Empire français.
2 décembre 1805. Un an jour pour jour après son sacre, Napoléon 1er remporte sa plus prestigieuse bataille : Austerlitz. Mais le sous-lieutenant Laloy ne semble pas être de l’illustre campagne d’Autriche, à laquelle prend part l’un des deux bataillons de son corps d’affectation, le 3e régiment d’infanterie légère : il paraît plutôt servir au sein de l’armée d’Italie[3]. C’est le maréchal Brune, qui ne tarissait pas d’éloge sur le dévouement passé du député Laloy, qui lui a obtenu cette affectation dans la péninsule – des éléments du 3e léger du colonel Mas sont effectivement stationnés dans l’Etat de Parme.
Absent d’Austerlitz, absent vraisemblablement d’Iéna : le sous-lieutenant Laloy n’est donc pas sous le regard de l’Empereur. Il n’est pas certain non plus qu’il participe à la campagne de Pologne, à laquelle prend pourtant part son 3e léger confié au major Gavotti et incorporé dans la division Boudet du corps d’observation commandé – coïncidence – par Brune.
Parmi les brigadiers de cette division, le général François-Nicolas Fririon. Un Lorrain de 41 ans auquel est attaché le sous-lieutenant Laloy, à l’initiative du maréchal Bernadotte[4]. Bientôt, le Chaumontais va faire la preuve de son courage et de son dévouement auprès de son général.
Eté 1808. Fririon, qui a pris part au siège de Stralsund, conquis l’île de Bornholm, est en poste à Seeland, une île danoise. Sous ses ordres, notamment, une division composée de soldats espagnols, sous les ordres du général-marquis de La Romana ! Or dans la péninsule ibérique, la donne politique vient de changer. Napoléon a évincé les Bourbon – ses alliés objectifs - du trône espagnol, au profit de son frère Joseph. Un changement plutôt mal accueilli : les Madrilènes se sont révoltés le 2 mai.
Prêter serment au roi Joseph ? La perspective n’enchante guère les Espagnols servant dans la Grande Armée. Au point de susciter de leur part un mouvement de révolte. Plutôt radical, car leur objectif, ni plus ni moins, est de tuer leur général, Fririon. Le 31 juillet 1808, ils font irruption dans sa demeure, le château de Roskilde. Leur fureur fait une première victime : Marabail, un sous-lieutenant du régiment de Laloy. Mort. Un deuxième membre de l’état-major de Fririon s’interpose : c’est Laloy. Frappé à coups de crosse, il est grièvement blessé. Le visage en sang, il ne doit son salut qu’en sautant par une fenêtre du rez-de-chaussée. Le général lorrain, lui aussi, parvient à s’échapper. Et il ne cessera de louer l’attitude du sous-lieutenant. «La conduite de M. Laloy, rapportera-t-il, volant à ma défense, est d’autant plus digne d’éloges qu’il courait à une mort certaine.»
Fririon est-il à l’origine de la nouvelle affectation du lieutenant Laloy (il a été promu le 20 février 1809) ? Toujours est-il que le Chaumontais est attaché, officiellement pour la première fois comme aide de camp, au général de brigade (depuis 1807) Etienne Rivedoux d’Hastrel, né au Canada en 1766, un ami du frère de Fririon, et – nouvelle coïncidence - beau-frère de Bernadotte.
Aide de camp. Voilà donc notre Haut-Marnais accepté cette catégorie si particulière du corps des officiers (deux pour un brigadier), reconnaissables à leur brassard porté au bras, dévoués jour et nuit à leur général – souvent premiers remparts de leur corps lors des combats, porteurs de dépêches, exécutants de reconnaissances, intendants, parfois confidents. Mais pour Laloy, être l’ombre du général d’Hastrel n’est pas la meilleure garantie d’être enfin sous le regard de l’Empereur, à en juger l’énumération des commandements successifs de ce général : à partir de mars 1809 et jusqu’en mars 1812, il est employé, essentiellement comme chef d’état-major, en Allemagne, à Anvers (sous Bernadotte, tiens, tiens…) et en Hollande (sous Oudinot), à Hambourg (qu’il commande militairement), à nouveau dans l’armée d’Allemagne, enfin au corps d’observation de l’Elbe. Entre-temps, il est passé divisionnaire (en 1811). Mais voilà qu’Hastrel quitte l’Europe du nord : il doit rejoindre le ministère de la Guerre, à Paris, plus précisément la direction générale de la Conscription.
Une nouvelle affectation dans laquelle Laloy ne suit pas « son » général. Il reste à l’armée d’Allemagne, transformée en 1812, à la veille de son entrée en Russie, en 1er corps de la Grande Armée. Le nouveau supérieur du Chaumontais, promu capitaine à 25 ans : le maréchal Davout, l’ancien gouverneur d’Hambourg. Précisément, Laloy est incorporé, en qualité d’adjoint, au sein de l’état-major du duc d’Auerstaedt, commandé par le général Louis Romeuf. Un Auvergnat, âgé de 46 ans, qui restera dans l’Histoire comme l’un de ceux qui ont arrêté Louis XVI lors de sa fuite vers la Prusse.
Avec ses 39 000 hommes, le 1er corps est le plus important, numériquement, de ceux qui vont franchir le Niémen, le 23 juin 1812. L’un des plus expérimentés, aussi : parmi ses divisionnaires, Morand, Gudin, Friant secondaient déjà Davout lors de la glorieuse journée d’Auerstaedt, le 14 octobre 1806. Quant au cavalier, le Franc-comtois Pajol, il est un des plus fameux sabreurs de l’Empire. C’est donc au sein de ce corps illustre que le capitaine Laloy va prendre part à l’une des plus célèbres campagnes de Napoléon. Sous le regard duquel il va – enfin - se battre. Et peut-être, huit ans après sa nomination comme officier, se faire remarquer…
Premières occasions : Mohilev, en juillet 1812, et Smolensk, le mois suivant. Laloy est-il blessé aux environs de cette ville[5] ? Dans un courrier adressé le 23 août au maréchal Berthier, major-général de la Grande Armée, Davout ne souffle mot d’une éventuelle blessure de son subalterne. En revanche, il ne tarit pas d’éloges sur ses qualités. «C’est un des officiers les plus distingués de mon état-major, qui a d’excellents services», plaide le prince d’Eckmühl, qui s’y connaît en soldats. Ce qui l’amène à s’étonner que le Chaumontais, jusque là, n’ait pas encore reçu, comme Davout en a fait la demande, la Légion d’honneur - cette décoration, au passage, contre laquelle le député Laloy a voté[6]
C’est dans des circonstances bien particulières que le maréchal d’Empire va s’attacher – et pour longtemps – les services de l’officier haut-marnais. Le choc tant attendu entre la formidable Grande Armée et les troupes russes a enfin lieu, non loin de Borodino, au bord de la Moskowa, le 7 septembre 1812. La bataille est âpre, les pertes terribles. Parmi les généraux mortellement blessés : Romeuf. Davout nourrissait une grande estime pour son chef d’état-major : il décide d’employer auprès de lui ses adjoints, et parmi eux, le capitaine Laloy.
Après La Moskowa, après l’entrée dans Moscou, la campagne de Russie tourne court. La Grande Armée retraite dans des conditions épouvantables. Le 1er corps, dont les effectifs ont fondu, se replie sur la Vistule. Puis sur l’Oder. Enfin sur l’Elbe. En mars 1813, Davout est à Dresde. Il a toujours, près de lui, le capitaine Laloy, qui a perdu ses chevaux lors de la campagne russe[7]. Un officier à qui il confie bientôt une mission : ramener des prisonniers pour les interroger. Le Chaumontais réunit une vingtaine de soldats, les fait embarquer dans deux bateaux, franchit une rivière vers le lac de l’Elster, met en fuite des cosaques… et la main sur des paysans. Nouvelle action d’éclat que le maréchal s’empresse de rapporter au prince Eugène de Beauharnais, nouveau commandant, après le «départ» de Murat, de la Grande Armée. En attendant le retour de Napoléon…
Ce dernier revenu de Paris – où l’avait « rappelé » le coup d’état du général Malet - reprend l’offensive. Le 2 mai 1813, il gagne à Lutzen. Le 22, à Bautzen. Neuf jours plus tard, Davout fait son retour dans une ville qu’il connaît bien pour l’avoir gouvernée : Hambourg, le chef-lieu de la 32e division militaire. Car les Russes acclamés par la population en avaient pris possession…
Tandis qu’un armistice, à la faveur des victoires précitées, vient d’être conclu en juin 1813, Davout réorganise ses troupes : elles éclatent pour donner notamment naissance à un nouveau corps, le 13e. Parmi ses unités, un régiment issu d’ailleurs du 3e bataillon de volontaires nationaux de la Haute-Marne : le 3e de ligne. C’est un officier né à Poissons qui le commande : le major Nicolas Gillet. Le prince d’Eckmühl s’emploie également à fortifier les places sous son contrôle. Certes, il est assisté par le commandant Vinsche, mais il réclame un officier supérieur pour commander le génie de son 13e corps. Début juillet 1813, un colonel lui arrive : le baron Charles Deponthon, d’Eclaron, ancien officier d’ordonnance puis secrétaire (en Russie) de l’Empereur. Autant dire un homme compétent et de confiance ; il ne faillira pas à cette réputation…
Fin septembre 1813, Davout envoie Laloy en mission à Hambourg. Le constat du Chaumontais : il « n’a presque rien trouvé de fait » à Harbourg, s’impatiente Davout dans un courrier adressé le 26 au gouverneur d’Hambourg, qui verra donc arriver Deponthon pour des travaux exécutés par les hommes des 3e, 33e et 105e de ligne.
A Deponthon, les fortifications d’Hambourg, à son compatriote Laloy, le commandement de Stade. Car c’est à ce capitaine de 27 ans que le maréchal Davout confie la direction militaire de cette place, sous-préfecture impériale située à l’embouchure de l’Elbe, à une soixantaine de kilomètres à l’ouest d’Hambourg. Celle-ci devait être la base d’opérations à partir de laquelle le 13e corps devait converger vers Berlin ; mais les revers successifs de Vandamme (à Kulm), Oudinot (à Gross-Beren), Macdonald (à la Katzbach) en ont décidé autrement. C’est Hambourg et les places de sa région que le prince d’Eckmühl doit désormais défendre.
Le Russe Woronzow marche sur Stade. Les sources divergent quant à l’importance de sa garnison : 400, ou 800 hommes. Ce qui est certain, c’est que Laloy, qui vient d’être rejoint par le major van Ommerer (un Hollandais, sans doute), dispose de fantassins du 29e de ligne, de douaniers, de marins, de cavaliers démontés. Pour commander son artillerie, un simple sergent : Luizette.
27 novembre 1813. La disproportion des forces entre les Français et les Russes est écrasante. Woronzow a réuni de 4 à 5 000 hommes. Ils devraient ne faire qu’une bouchée de la faible garnison. L’assaut se fera par la porte de Bremeworde. Là, sont embusqués 25 soldats français. Autant dire une poignée. Pourtant, l’impensable se produit : ce poste résiste. Mieux : il repousse trois fois l’ennemi. Le général César de Laville, chef d’état-major du 13e corps, est dithyrambique : il parle de 200 cadavres russes laissés sur le terrain ! Exagération ? Toujours est-il que Woronzow, surpris par cette résistance inattendue, se contentera, pendant plusieurs heures, de bombarder et mitrailler la place. L’affaire dure sept heures, avant qu’il ne renonce.
La page est belle. Elle figurera en bonne place dans la série « Victoires et conquêtes », anthologie des campagnes de la Révolution et de l’Empire. Pour Davout, Laloy est définitivement un officier « doué d’une grande fermeté ». Ferme, mais pas obtus. Charge maintenant au Chaumontais d’évacuer Stade et de replier la garnison. Ce qui est fait à la barbe des Russes, deux jours plus tard, et ce sans oublier ni les blessés, ni les malades, ni l’artillerie et les munitions, se félicitera le général Laville.
Replié par le Holstein, le capitaine Laloy retrouve la place d’Hambourg, qu’il a connue lorsqu’il servait d’Hastrel. Davout a renoncé à marcher vers l’Ouest, et c’est là qu’il se fixe définitivement. Le Russe Benningsen vient bloquer ses 42 000 hommes, dont 8 0000 malades. En cet hiver 1813-1814, le siège d’Hambourg commence.
Pendant ce temps, la France est envahie, après la défaite de Leipzig. Mais cela, la garnison l’ignore : elle veille jalousement sur ce drapeau tricolore qui flotte non loin de la Baltique. Des mémorialistes célèbres, le général Thiébault, le chef d’escadron de Gonneville raconteront ce blocus émaillé de plusieurs combats.
Coupé de l’Empereur, le prince d’Eckmühl distingue ses combattants. Le 21 mars 1814, à titre provisoire, il nomme l’Eclaronnais Deponthon général de brigade, à 37 ans, et le Chaumontais Laloy chef de bataillon, à moins de 28.
Le jeune homme ne tarde pas à faire briller ses nouveaux galons. Lors d’une action offensive, le commandant Laloy, cet officier d’une « rare intrépidité » (général de Laville), prend la tête de 25 voltigeurs du 111e de ligne, progresse sur une digue étroite et s’empare de maisons occupées par les Russes. Au prix de deux blessés. Ce fait intervient peut-être le 2 avril 1814. Ce même jour, à quelques milliers de kilomètres de là, Napoléon 1er, qui a abdiqué, fait ses adieux à la Garde…

Le député Laloy, rappelons-le, a voté la mort de Louis XVI. Deux décennies plus tard, le frère du défunt roi monte sur le trône de France. Ce retour des Bourbons, les hommes du 13e corps bloqué à Hambourg n’oseront y croire. C’est pourtant la réalité. Fin mai, la garnison rentre en France.
Christophe Laloy est fils de régicide, mais il est avant tout un officier français : il servira le roi comme il a servi l’Empereur. Un poste l’attend : auprès du général Grundler, qui commande la 1ère division militaire, celle de Paris. Pour cela, le Chaumontais attend confirmation de son grade obtenu de Davout. Il multiplie les requêtes, auprès du général Gérard (qui avait pris la tête du 13e corps), du général Maison, du général de Beurnonville. Mais en septembre 1814, il n’a toujours pas obtenu satisfaction. Finalement, son grade chef d’escadron semble ne lui être définitivement attribué qu'au retour de Napoléon, au printemps 1815.
Le très compétent Davout se rallie à l'empereur, recevant le portefeuille du ministère de la Guerre. Et le maréchal bourguignon appelle à lui, comme aide de camp, le chef d’escadron Laloy. A qui il confie une mission d’importance : celle de s’assurer de la fidélité des places de la Picardie et du Nord de la France. Les instructions sont données le 22 mars 1815 : Laloy « est autorisé à suspendre tout officier qui opposerait la moindre résistance et qui voudrait persister à exécuter de prétendus ordres des agents du Roi, quelque soit leurs nom et titre… » Son itinéraire : Péronne, Arras, Douai, Lille, Valenciennes, Condé, Le Quesnoy, Maubeuge, Landrecies, « pour s’assurer que partout l’autorité de l’Empereur y est reconnue… »
La mission du Chaumontais commence le même jour. Le rapport qui sera fait cinq jours plus tard sera publié par « Le Moniteur ». Il ne laisse aucun doute sur sa fidélité à Napoléon… du moins à son retour : « J’y ai trouvé partout le même esprit, partout le même enthousiasme pour la personne de Sa Majesté… (A Péronne, devant le drapeau), c’est au cri de Vive l’Empereur ! que nous avons salué ce symbole de notre gloire. » Laloy arbore sur lui une cocarde et à cette vue, rapporte-t-il, des hommes du 8e dragons ont crié l’Empereur, lequel, selon Laloy, « est à nos yeux l’ange tutélaire qui doit rendre à notre belle patrie sa gloire et sa prospérité ».
De retour de cette virée enivrante, Laloy est dirigé sur l’île de Saint-Marcouf, en Normandie, pour l'approvisionner.
Menacé par l’Europe entière, Napoléon prend l’offensive, où se concentrent les Anglais, les Prussiens, les Hollandais. Ligny, Waterloo… L’armée du Nord est défaite. Seule son aile droite confiée au maréchal de Grouchy échappe au désastre. Elle retraite en bon ordre vers la France.
En coulisses, des dignitaires de l’Empire entendent négocier avec l’ennemi. Fouché a constitué une Commission de gouvernement chargée de traiter avec le maréchal prussien Blücher qui marche sur Paris. « Il vaut mieux sacrifier quelques places que de sacrifier Paris », insiste-t-il dans une dépêche destinée aux plénipotentiaires qui viennent de partir. Ceux-ci ont-ils touché Grouchy, qui vient de recevoir le commandement de l’armée du Nord ? Davout confie l’importante missive à son aide de camp chaumontais. Direction, le 28 juin 1815, à cheval, l’état-major de Grouchy, et donc les envoyés de la commission. Laloy rencontre le nouveau commandant de l’armée du Nord le même jour, à Villers-Cotterets, dans l’Aisne. Mais le maréchal n’a point vu les plénipotentiaires. Il les pense plutôt vers Senlis. Le cheval de l’officier est « exténué de fatigue et (peut) à peine marcher », rapporte Grouchy, mais Laloy reprend la route. Sa mission sera bientôt caduque : les ambassadeurs français ont été faits prisonniers aux avant-postes de Blücher…
Juillet 1815. Laloy cesse de servir le maréchal Davout, qui a quitté son ministère pour le commandement de l’armée de la Loire et qu’il a suivi jusqu’à Orléans. Quand ce dernier fait ses adieux à ses aides de camp, le 31 juillet, le Haut-Marnais ne figure plus dans son entourage.
Napoléon a abdiqué : bientôt, un navire britannique l’emmènera vers l’île de Sainte-Hélène. Louis XVIII est de retour.
Laloy sert-il le roi ? C’est peu probable. Il n’est d’ailleurs pas fait chevalier de Saint-Louis. Son père, rallié aux Cent-Jours (il a été nommé au conseil de préfecture de la Seine), est touché par la loi de proscription qui frappe notamment les régicides : il s’exilera à Mons, en Belgique, en 1816.
Christophe Laloy reste à Paris. Il réside au 24, rue de la Chaise. Il est malade, dit pudiquement Emile Jolibois. Son beau-frère Blaise Floriot – un Haut-Marnais qui travaille dans la capitale - parle de douleurs à la tête (des conséquences de ses blessures ?). En dépit de sa fragilité, l’officier entreprend de dresser le catalogue de la riche bibliothèque du député Laloy que celui-ci veut vendre. Le 21 août 1816, c’est la fin, imprévisible : à 30 ans, l’officier se tire un coup de pistolet à la tête. Il devait déjeuner le soir-même avec Floriot qui le voyait tous les jours…
« Succombant à la douleur, le vieillard (Pierre-Antoine Laloy a 67 ans) s’en prend à lui-même du coup qui l’atteint. Son fils, déjà souffrant, a été surchargé de travail et de soucis par l’inventaire à adresser et les démarches qu’il a dû faire en vue de la vente de la bibliothèque, et il en est mort ; c’est ce qui rend le père inconsolable », écrit l’abbé Lorain. Sa fille et son gendre tentent de le déculpabiliser : « Il a mis fin lui-même à sa triste vie », estime Emilie. « L’on ne doit attribuer sa mort qu’aux douleurs qu’il éprouvait à la tête », assure Blaise Floriot.
Le décès de ce fils unique affecte Mme Laloy. Elle meurt à Mons le 22 août 1819, pratiquement trois ans jour pour jour après la tragédie. Veuf, privé de l’affection de son fils, éloigné de sa fille, le député reste seul en Belgique, chez un artisan, jusqu’en 1830. De retour en France, grâce à l’accession au trône de Louis-Philippe (un ancien général de la République) il ne choisit pas Paris pour résidence, mais Chaumont, qu’il a quitté depuis 1792. Il y meurt, presque centenaire, en 1846. Il laissera, pour l’Histoire, des archives aujourd’hui conservées à Choignes. Parmi les 96 pièces du fonds Laloy, quelques unes relatives à la prometteuse et trop courte carrière de son fils Christophe…

[1] Citée par l’abbé Charles Lorain, dans sa biographie inédite du député Laloy. Ce manuscrit de 306 feuillets est consultable aux ADHM (cote 1 J 251).
[2] Une copie de l’acte de baptême figure dans le fonds Laloy (ADHM).
[3] Dont l’un des divisionnaires est Chaumontais : le général Antoine Girardon, mort à Paris en 1806.
[4] Selon le commandant Boppe, auteur d’une étude sur les Espagnols de la Grande-Armée (dont des extraits ont été publiés dans "La Sabretache").
[5] Selon l’abbé Lorain, biographe des frères Laloy.
[6] Selon Jolibois.
[7] Fonds Laloy, ADHM.

jeudi 7 août 2008

Charles-Louis Lapicque, le colonel oublié

La seule source relativement exhaustive sur la carrière de Charles-Louis Lapicque, c’est sa notice biographique publiée dans les inestimables « Fastes de la Légion d’honneur » (Lievyns, Verdot, Bégat, 1842-1844). Laquelle n’est toutefois exempte ni d’erreurs, ni d’omissions.
Ainsi, ce n’est pas le 10 mai 1756, ni en 1768 (comme l’écrit J. Colin, auteur d’une histoire de Joinville), mais bien le 10 mai 1765 que ce futur officier de cavalerie voit le jour dans la cité du compagnon de Saint-Louis, enfant du couple formé par Thomas Lapicque (et non Lapique) et Marie-Marguerite Hequet (source : état civil de la commune de Joinville).
Il a donc 20 ans lorsqu’il embrasse la carrière de soldat : le jeune homme s’engage en 1785 comme cavalier au régiment de Quercy. Brigadier l’année suivante, passé au régiment de chasseurs à cheval de Normandie (futur 11e de l’arme), le Joinvillois est promu sous-lieutenant à l’armée des Ardennes le 11 août 1793. Adjoint à l’état-major de l’armée de Sambre-et-Meuse, il se distingue à la bataille de Fleurus en 1794, où il est blessé d’un coup de feu à la jambe gauche. A Sprimont, encore, Lapicque s’empare de trois pièces de canon.
Lieutenant (an IV) à l’armée du Rhin, capitaine (an VI) à l’armée de Mayence, passé à l’armée dite « gallo-batave », le cavalier haut-marnais se distingue à l’affaire de Burgebarac, sous Augereau, ce qui lui vaut d’être promu chef d’escadron. Toujours sous le Consulat, en l’an XI, il rejoint le 8e chasseurs à cheval. Enfin, le 25 prairial XII, il est fait chevalier de l’ordre de la Légion d’honneur.
C’est après cette promotion que la notice pêche par ses lacunes. Il est indiqué que Lapicque sert en Autriche, en Prusse et en Pologne (1805-1807), et qu’il est nommé major « de son régiment » le 29 janvier 1808. Là, les auteurs font erreur : c’est au 8e hussards qu’est affecté le major haut-marnais. Ce que confirment l’annuaire du département de la Haute-Marne de 1811 et Le Journal de la Haute-Marne, qui dans son édition du 10 avril 1810 précise que Lapicque a reçu une donation après avoir perdu un membre (cette blessure n’est pas mentionnée dans les Fastes – est-ce à Wagram ?). Le Haut-Marnais sert toujours au 8e hussards en 1813, puisque le maréchal Berthier suggère de lui confier le commandement du régiment. Quant à Colin, dans son histoire de Joinville, il croit savoir que cette même année, ce chevalier de la Couronne de fer aurait refusé de servir, comme colonel, le royaume de Naples (dont son compatriote dervois Pierre Berthemy est d’ailleurs maréchal de camp).
Reprenons la notice des « fastes » : officier de la Légion d’honneur le 23 décembre 1813, Lapicque est placé en non activité en août 1814. Chevalier de Saint-Louis le 1er novembre suivant – il sert alors aux hussards d’Angoulême – il est retraité le 18 août 1816 et décède à Strasbourg le 14 juin 1821.
Ce qui n’est pas précisé dans cette somme de travail, c’est que le Joinvillois aurait été promu colonel du 9e chasseurs à cheval le 5 juillet 1815 (à l’extrême fin des Cent-Jours), selon le numéro 17 de la revue « Gloire et Empire » - ce qui explique que le dictionnaire Quintin ne le recense pas parmi les colonels d'Empire -, puis qu’il a commandé, toujours comme colonel, la garde nationale de Strasbourg, en 1816-1817.
A noter que l’annuaire des officiers d’active de 1822 indique la présence comme employé, dans la 5e division militaire à Strasbourg, d’un élève intendant militaire nommé Lapicque. Est-ce un fils ?