mercredi 12 janvier 2011

De Paris à Vienne dans la voiture de Metternich



Un officier de gardes d'honneur italiens, tel que pouvait apparaître le capitaine Doré de Brouville. Origine de l'image : "Carnet de La Sabretache", 1902.

Printemps 1809. Metternich, alors ambassadeur de l’empire d’Autriche à Paris, est dans l’œil du cyclone. Napoléon l’accuse d’avoir joué un rôle non négligeable dans l’éclatement du conflit entre les deux empires.
Selon Fouché, ministre de la Police, Napoléon aurait ordonné l’enlèvement du jeune ambassadeur de 34 ans. Le ministre assure, dans ses mémoires : « Révolté de ce traitement inouï, je pris sur moi d’en atténuer les formes… Ayant demandé au maréchal Moncey un capitaine de gendarmerie qui sût tempérer par l’aménité et la politesse de ses manières ce que ma mission avait d’outrageant, je lui commandai de monter dans la chaise de poste de l’avant… » Ce n’est finalement pas sur un capitaine que va se porter le choix de Moncey, inspecteur général de la gendarmerie, mais sur un lieutenant. En outre, un officier « perdu » dans les montagnes du Doubs, en poste à Pontarlier, au sein de la compagnie de gendarmerie départementale : Henry Doré de Brouville, natif de Buxières-lès-Froncles.
Pour Jannot de Moncey, dont un frère, Claude-François, officier de gendarmerie lui-même, vit en Haute-Marne, Doré de Brouville n’est toutefois pas un inconnu : il vient de servir sous ses ordres, en Espagne, avec le 3e corps, et il a été blessé de deux coups de feu à la tête et d’un coup de sabre au bras droit le 2 mai 1808, lors de la fameuse révolte du « Dos de mayo » à Madrid. Le maréchal franc-comtois – il est né dans le Doubs, là où Brouville est en poste – n’a d’ailleurs pas tari d’éloges sur la conduite de cet officier subalterne, louant son « intrépidité ». Un lieutenant d’ailleurs fait, dans la foulée, chevalier de la Légion d’honneur le 10 mai 1808 (curieusement, il sera encore nommé dans cet ordre le 23 août de la même année, « sur une autre proposition pour une action différente »).
C’est donc le 26 mai 1809, soit quelques jours après la bataille d’Essling, qu’a lieu le départ de Metternich, entre-temps retenu à Paris en raison d’une ophtalmie, et de Brouville. Un rapport de police note que l’ambassadeur est monté à 4 h 15 avec l’officier de gendarmerie, en présence d’une soixantaine de « curieux » rassemblés rue de la Grange-Batelière, à Paris.
Un autre rapport précise que « le comte de Metternich est parti accompagné du lieutenant de gendarmerie Brouville, qui répond de sa personne, et est chargé de l’accompagner jusqu’au grand quartier général impérial ». Le convoi est composé de cinq voitures, attelées chacune de quatre chevaux de poste : une pour l’ambassadeur autrichien, une pour le prince Esterhazy, une pour le comte d’Ega, et deux pour les bagages.
Le trajet emprunté par le convoi semble être le suivant : Châlons-sur-Marne, Lunéville, Strasbourg (où l’ambassadeur est reçu par l’impératrice Joséphine), enfin Vienne où il arrive le 5 juin 1809. Ce que confirme un bulletin daté du 9 : « M. de Metternich est arrivé à Vienne. Il va être échangé aux avant-postes avec la légation française, à qui les Autrichiens avaient refusé des passeports, et qu’ils avaient emmenés à Pesth ». Cette légation, en l’occurrence, consiste surtout en M. Dodun, premier secrétaire d’ambassade à Vienne.
Parvenu en Autriche, Metternich décide de se rendre à Grünberg, maison de famille de sa mère. L’ambassadeur indique dans ses mémoires : « Dans la matinée du 8, je me rendis à la résidence que j’avais choisie. J’offris à l’officier de gendarmerie qui m’avait accompagné depuis le départ de Paris de venir demeurer avec moi au Grünberg, et comme je ne voulais pas faire partager ma fâcheuse position au personnel de l’ambassade, je n’emmenai que les gens qu’il me fallait pour mon service… » Une « prison » dorée au sein de laquelle Brouville va occuper la fonction de « geôlier », selon le mot employé par l’ambassadeur.
L’échange devait avoir lieu le 1er juillet 1809, mais il ne peut être conclu. Il paraît finalement intervenir deux jours avant Wagram.
La mission de Brouville s’achève. Quel dommage que l’officier n’ait pas laissé – du moins ne sont-ils pas parvenus à notre connaissance – des souvenirs dans lesquels il aurait relaté ce voyage en compagnie d’un futur grand diplomate européen…

Début de carrière « révolutionnaire » pour un enfant de la noblesseNé et baptisé le 6 février 1774 à Buxières-lès-Froncles (aujourd’hui commune de Froncles), dans la vallée de la Marne, entre Joinville et Chaumont, il est le fils d’Henry Doré de Brouville, capitaine de milice au régiment de Troyes, et de Marie-Reine Gattrez. Le nouveau-né est issu d’une noble famille de lointaine origine lorraine. Mais son père est né à Bienville, près de Saint-Dizier.
La carrière d’Henry « fils » commence en septembre 1791, à la faveur de la Révolution : il a 17 ans lorsqu’il s’enrôle, comme grenadier, dans le 1er bataillon de volontaires nationaux de la Haute-Marne, dont son père est, à 51 ans, lieutenant-colonel en premier. Un cousin germain, également prénommé Henry, lui-même fils d’un officier domicilié à Buxières (le lieutenant Pierre-Eugène Doré de Brouville, devenu maréchal des logis de gendarmerie), les accompagne.
Ce bataillon que nous avons déjà évoqué – c’est celui des cousins Gardel et Jacquot, de Sommancourt, près de Wassy, futurs capitaines du 34e de ligne - sert d’abord dans les Ardennes. La compagnie de grenadiers du capitaine langrois Jacquot en est rapidement détachée, et elle prend part à l’affaire de Valmy, puis à la bataille de Neerwinden. Caporal le 1er janvier 1793, le jeune Doré de Brouville est « blessé dangereusement d’un coup de sabre à la poitrine » le 25 mars, à Tirlemont.
Le 16 avril 1794, le 1er bataillon de la Haute-Marne est versé, dans le cadre de l’Amalgame, dans la 85e demi-brigade de bataille, dont le lieutenant-colonel Doré de Brouville hérite du commandement comme chef de brigade. Ses deux parents le suivent : son fils, passé caporal fourrier en septembre 1793, et son neveu qui, sergent (dans la 6e compagnie du 3e bataillon) depuis février 1794, est mortellement blessé le 15 mai 1794 en forêt de Léchelles.
Durant les campagnes de l’armée de Sambre-et-Meuse, Henry « fils » est promu officier, à 21 ans : il est sous-lieutenant quartier-maître, le 5 mai 1795, puis passe, après un second amalgame, dans la 34e demi-brigade d’infanterie de ligne, toujours commandée par son père. Ayant servi dans l’Ouest de 1795 à 1797, il rejoint les rangs de la gendarmerie en 1801. Une affectation qui survient quelques mois après le décès, à Vesoul, de son père, chef de brigade de gendarmerie, qui, un temps, a occupé le poste de commandant militaire de la place du Mans, dans la Sarthe.
En l’an X, Brouville est donc situé comme quartier-maître sous-lieutenant à Vesoul, dans la 20e légion de gendarmerie, puis affecté quelques années plus tard à Pontarlier. Après la Campagne d’Espagne avec le 3e corps, le voilà désigné pour une mission bien particulière, en mai 1809…
Quelques mois plus tard, le 18 février 1810, Henry Doré de Brouville est nommé capitaine aide de camp du maréchal Moncey. Le 5 septembre 1812, tout en conservant cette fonction – qu’il partage d’ailleurs avec le frère du maréchal, le colonel Moncey - il reçoit un poste prestigieux : celui de commandant de la compagnie de gardes d’honneur (à cheval) d’Elisa Bonaparte, grande duchesse de Toscane, à Florence, à la suite du capitaine Martelli – Brouville reçoit l’ordre d’attendre cette compagnie à Augsbourg, lors de son départ pour la Grande Armée. Avec cette unité, placée à la suite des grenadiers à cheval de la Garde, le Haut-Marnais participe à la Campagne de Russie.
A la dissolution de la compagnie, versée dans le 4e régiment de gardes d’honneur, Brouville – à qui, le 15 octobre 1811, l’Empereur a proposé de faire partie du collège électoral de l’arrondissement de Chaumont - est promu chef d’escadron dans ce corps, le 19 mai 1813. Le voilà officier supérieur.
L’histoire de ce régiment, où sert un autre officier haut-marnais, le capitaine de Montarby (de Dampierre), a été contée en détail par Jérôme Croyet, archiviste adjoint de l’Ain. Grâce à lui, nous savons que Brouville commande, à Strasbourg, un détachement composé de deux escadrons. Il rejoint cette place le 20 novembre 1813.
Brouville se distingue lors du blocus, notamment lors d’une sortie ayant lieu le 4 février 1814. Le général meusien Broussier – il est né à Ville-sur-Saulx, entre Bar-le-Duc et Saint-Dizier -, gouverneur de la place, rapporte notamment (il est cité par F.-C. Heitz, « Strasbourg pendant ses deux blocus et les Cent-Jours ») : « Les gardes d’honneur, quoiqu’ils eussent l’ordre de ne pas se compromettre, ont cédé à l’ardeur militaire qui les anime, ils ont pris et repris trois fois le village de Schiltigheim ; ils étaient soutenus par le régiment de la Meurthe qui a fait son devoir… Les gardes d’honneur réalisent l’espérance qu’ils ont donnée dans la première sortie : ces jeunes gens se sont conduits avec la valeur la plus brillante. Le colonel (sic) Brouville les a conduits avec bravoure, intelligence et sang-froid. Il était chargé de cette attaque et l’a parfaitement dirigée. Il a forcé l’ennemi à se montrer et l’a occupé de manière à l’empêcher de se porter ailleurs, voilà ce que l’on voulait et ce qui a été exécuté… ». Dans un rapport adressé au colonel Humbert, chef d’état-major, Brouville précisera : « Je suis sorti ce matin, à 4 h, par la porte de Pierre, avec le détachement qui est en garnison dans la place, 200 hommes du régiment de la Meurthe et trois pièces de 6, pour aller prendre position en avant du cimetière», ajoutant que ses gardes d’honneur ont crié « Vive l’Empereur » lors de l’attaque.
Le 10 mars 1814, Brouville est promu, à titre provisoire, colonel-major (c'est-à-dire major, ou lieutenant-colonel) du 4e RGH – grade qui ne sera jamais confirmé.
Il semble que sa carrière s’arrête-là. Lorsqu’il prête serment au roi, en qualité de chevalier de la Légion d’honneur, le 25 novembre 1816, il demeure en non activité à Froncles.
Comme tous les officiers en demi-solde, Brouville est « surveillé » par les autorités de la Restauration. Qui ne trouvent en lui rien de compromettant, en témoigne ce « rapport » du juge de paix du canton de Vignory, qui écrit le 24 mars 1816 au préfet de la Haute-Marne : « Depuis que cet officier est de retour en France, dans la maison de sa mère qui est morte il y a environ six semaines, il s’est conduit avec sagesse et une grande prudence. Il aime le repos et la tranquillité, il ne se communique point, il ne contracte aucune liaison, mène avec sa sœur la vie la plus retirée, ne parlant jamais d’affaires politiques. Il n’est pour l’homme de Sainte-Hélène, qu’il n’a, dit-on, jamais estimé. Son occupation est de donner tout son temps et ses soins à une ferme qu’il a sur le plateau de la montagne de Froncles… » Une ferme d’ailleurs dénommée Brouville, sur une hauteur dominant la Marne.
Henry Doré de Brouville sera maire de la commune de Froncles, particulièrement durant la Monarchie de Juillet, et membre du Conseil général de la Haute-Marne, tout comme son cousin germain Jean Doré de Brouville (autre fils de Pierre-Eugène), né à Clefmont, blessé comme capitaine du 5e cuirassies à Waterloo, retiré à Bourbonne-les-Bains dont il commandera la garde nationale, puis régisseur de l’établissement thermal de Vichy de 1840 à 1845.
Ce fidèle fronclois connaîtra encore le Second Empire, qui le fera médaillé de Sainte-Hélène en 1857, et c’est le 15 décembre 1858, en son domicile, que ce héros des guerres de la Révolution, de Madrid, de Strasbourg rend son dernier souffle, à l’âge de 84 ans. Il n’a jamais, visiblement, contracté d’union.
Sa tombe trône à l’entrée du cimetière de Buxières. Sur l’une des quatre faces du monument, sont gravées des paroles fort élogieuses du maréchal Moncey, qui le range parmi les personnes qu’il a le plus admirées, et le plus aimées…

Sources principales : « La Campagne de Russie et les Haut-Marnais » et « Les bataillons de volontaires nationaux de la Haute-Marne », Pierre-G. Jacquot ; état civil de la commune de Froncles ; dossier de membre de la Légion d’honneur ; « Historique du 4e régiment de gardes d’honneur », Jérôme Croyet ; Archives départementales de la Haute-Marne, série R...

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