mardi 22 juin 2021

La bataille de Saint-Dizier du 26 mars 1814


Dans son étude «1814 : Napoléon en Haute-Marne», parue en 2013, le club Mémoires 52 s'est attardé longuement sur la bataille du 26 mars 1814 dans la plaine de Saint-Dizier, jusqu'à Saudrupt dans la Meuse. Voici cette relation de l'avant-dernière victoire de Napoléon Ier, dont on commémore cette année le bicentenaire du décès.


« Une forte colonne talonne les Français

Conformément au souhait exprimé la veille, Napoléon a quitté Saint-Dizier. Le 24 mars 1814, à 5 h, il est à Doulevant, logeant au domicile de Jean-Baptiste Jeanson. Lequel n'est pas là pour accueillir son souverain : ce notaire de 52 ans est mort chez lui le 13 mars (à 2 h de l'après-midi), semble-t-il victime des cosaques.

L'armée suit le mouvement et quitte peu à peu la région bragarde pour remonter la vallée de la Blaise. Au 25 mars, selon Steenackers, le 2e corps, désormais confié au général meusien Gérard, est à Valcourt, le 7e du maréchal Oudinot (autre Meusien) à Humbécourt, le 11e du général Molitor à

Attancourt, donc entre Saint-Dizier et Wassy, le quartier général est à Mathons. Les généraux de cavalerie Defrance et Sébastiani observent la route de Montier-en-Der, la division Lefol est à Brousseval, la division Exelmans à Rachecourt (sur-Blaise), Ney et Colbert sont à Wassy...

Macdonald : «A peine étais-je sorti d'Humbécourt pour aller à Valcourt, une forte colonne de cavalerie débouchait d'Eclaron... Dans le même temps, 8 à 900 hommes de cavalerie et 40 à 50 bouches à feu s'étaient fait voir sur la route de Vitry à Saint-Dizier et entraient dans cette ville...»

Ainsi donc, l'armée française attire dans son sillage une forte colonne ennemie, commandée par le lieutenant-général Ferdinand F. Wintzingerode, 44 ans, cavalier d'origine hessoise au service de la Russie, vétéran d'Austerlitz, des campagnes de Russie et de Saxe. L'avant-garde des armées alliées ? Répondons tout de suite à cette interrogation : non. Wintzingerode, c'est un écran de fumée. Ainsi en ont décidé les généralissimes alliés, déterminés cette fois à marcher sur Paris.

Les effectifs dont dispose Wintzingerode : trois régiments de dragons et trois régiments de hussards (23 escadrons), douze régiments de cosaques, 42 bouches à feu et 800 fantassins du 6e régiment de chasseurs, soit un peu plus de 7 000 hommes, ajoutés aux troupes de Tchernitcheff (environ 2 800) et au corps volant de Falkenhausen, soit un peu plus de 10 000 hommes et 46 canons (Weil).


Le prologue...

A peine l'ennemi paraît que, déjà, des escarmouches s'engagent. Lors du mouvement de l'arrière-garde de Saint-Dizier sur Wassy, le 2e corps est pris, à hauteur de Valcourt, sous le feu de l'artillerie établie par le général baron Tettenborn, brillant cavalier originaire du Grand-duché de Bade. Weil évoque des pertes enregistrées par l'infanterie française avant qu'elle ne rejoigne le couvert de la forêt du Val, grâce à l'intervention des dragons de Trelliard.

Voilà qui détermine Napoléon à faire demi-tour et à affronter les troupes alliées à Saint-Dizier. A 21 h, le maréchal Berthier, son major-général, écrit aux commandants de corps (ainsi qu'au général Sorbier, commandant l'artillerie, et au général de Léry, commandant le génie) : «L'intention de Sa Majesté est d'attaquer l'ennemi demain 26 mars, de l'acculer à la Marne et de reprendre Saint-Dizier. Tout porte à croire que nous aurons une bonne journée.»


La nuit du 25 au 26 mars est marquée par des tirs entre avant-postes français et cosaques établis à Humbécourt. L'arrivée des divisions de Milhaud et Lhéritier oblige le général baron Tettenborn à évacuer le village. Quelques mots sur Friedrich-Karl von Tettenborn : âgé de 36 ans, il s'est distingué en 1813 au service de la Russie et mourra à Vienne en 1845.


Les cosaques mettent pied à terre pour reprendre Humbécourt, avant de lancer une attaque. «Les cavaliers russes arrivèrent jusqu'aux haies de clôture des jardins et à peu de distance des premières maisons du village ; mais, accueillis par les feux de salve de l'infanterie française qui garnissait la lisière Nord et Ouest d'Humbécourt et par des volées de mitraille, ils durent renoncer à une entreprise dont l'insuccès eut été certain » (Weil). Devant le mouvement français, Tettenborn envoie la cavalerie régulière et six canons sur la rive droite de la Marne. Ce général badois manoeuvre habilement, se replie sur le gué d'Hoëricourt, s'offrant le luxe de capturer un officier de l'état-major de Macdonald : le commandant Nicolas L'Olivier, un Belge de 22 ans, adjoint à l'état-major du 11e corps, chef de bataillon depuis seulement cinq jours, blessé de cinq coups de lance et capturé.

Pour Weil, Wintzingerode aurait dû refuser un combat «inégal». L'armée de Napoléon présentait, en effet, des effectifs de l'ordre de 30 000 hommes. En outre, le général russe «eût dû s'apercevoir que le terrain, coupé de haies et de vignes, ne se prêtait nullement à l'action» de la cavalerie.

Voici, selon l'historien militaire, comment le général dispose ses troupes, un peu avant midi, le 26 mars, de sa gauche à sa droite :

. deux bataillons de chasseurs à pied dans Saint-Dizier ;

. la division de dragons du général Balk, couverte sur son front par douze pièces d'artillerie à cheval ;

. en réserve, derrière l'aile gauche, les généraux Orurk et Benkendorf, avec deux escadrons de hussards d'Izioume, cinq régiments de cavalerie régulière, trois régiments de cosaques, 30 canons ;

. sous Tettenborn, les hussards d'Elisabethgrad, deux escadrons de cavalerie d'Izioume, deux escadrons de landwehr prussienne (major von Falkenhausen), neuf régiments de cosaques et huit pièces de canon, à l'aile droite ;

. l'artillerie de Balk et Tettenborn (20 pièces) en batterie derrière la levée formée par la route de Saint-Dizier à Vitry.


Weil : «L'empereur, arrivé en personne sur le plateau de Valcourt, embrassant d'un coup d'oeil les positions occupées par la cavalerie russe sur la rive droite de la Marne, donnait à son artillerie l'ordre de se mettre en batterie et d'ouvrir immédiatement le feu...»

Koch racontera dès 1819 : Napoléon «ordonna aussitôt à la cavalerie de franchir la Marne au gué d'Hallignicourt. Le comte Sébastiani la passa en colonne en pelotons, et se déploya à droite et à gauche du gué, soutenu par les corps des comtes Saint-Germain, Milhaud et Valmy (Note : Kellermann), qui se formèrent sur les flancs. L'infanterie de la Garde, celle du comte Gérard et du duc de Tarente suivirent la cavalerie... Dès que l'armée française fut formée, la cavalerie en première ligne, l'infanterie en seconde, entre Hallignicourt et Hoéricourt, l'action s'engagea à gauche par échelons, le centre et la droite marchant en ligne...»

Selon l'officier et historien Koch, c'est donc au gué d'Hallignicourt que le passage de la Marne a été réalisé. Précision – légèrement - erronée, car la Marne ne coule pas dans ce village, mais à Laneuville-au-Pont. De son côté, le capitaine Charles Parquin, des chasseurs à cheval de la Garde, penche pour le gué de Valcourt, et le dragon Louis-Antoine Gougeat – un «pays» , puisque natif de Larzicourt – pour celui d'Hoéricourt. Maurice-Henri Weil met tout le monde d'accord : c'est à Hoéricourt et à Laneuville-au-Pont que passent, d'abord les quatre divisions de la cavalerie de la Garde, puis les dragons de Milhaud et de Treillard, puis les cuirassiers du général de Saint-Germain et les cavaliers du général Lefebvre-Desnouettes. Et c'est toujours à Hoëricourt que passent le 2e corps (Gérard) et le 11e corps (Molitor), Ney et la Garde devant les suivre.


Le champ de bataille est aujourd'hui majoritairement occupé par les installations de la base aérienne 113. Il s'étend entre la Marne et l'actuelle route nationale 4 (entre Vitry-le-François et Saint-Dizier), limité à gauche par le village d'Hallignicourt, à droite par Saint-Dizier et l'ancien site du village d'Hoëricourt (aujourd'hui disparu).


La bataille va s'engager. Lisons le cavalier Gougeat, du 20e dragons (division Lhéritier, 5e corps de cavalerie), qui vient de se porter sur Moeslains : «Ce village est situé sur une petite côte de vignes au bas de laquelle coule la Marne. De l'autre côté est le bourg d'Hoëricourt, avec une vaste plaine. Il est 10 h du matin, le temps est splendide, le soleil brille d'un vif éclat. L'armée russe évolue dans la plaine. A la vue de l'ennemi, notre armée, guidée par des habitants du pays, traverse la Marne au gué d'Hoëricourt, en masse et dans un ordre parfait.»


Choc entre cosaques et dragons

Cavalier d'ordonnance du capitaine de Marcy, le Marnais Gougeat ne prend pas part au combat. Mais il en est un témoin privilégié, «du haut de la petite colline de Moeslains, où je me trouvais avec l'officier payeur du régiment. La traversée de la Marne par notre cavalerie, dont les chevaux ne nous paraissaient pas plus gros que des moutons au milieu de la rivière, et le choc des escadrons dans la plaine d'Hoëricourt aux rayons d'un beau soleil qui faisait jaillir des milliers d'étincelles des armes et des casques, constituaient l'un des plus beaux spectacles qu'il m'ait été donné de contempler...»

«L'on se forma en colonne serrée par escadron, pour passer la rivière au gué, ce qui se passa en présence de l'ennemi, témoigne le lieutenant Charles de Sallmard de Peyrins, du 22e dragons. Le premier escadron passé, Buonaparte passa après, l'épée à la main à la tête de l'artillerie, qu'il dirigea lui-même pour protéger le passage.»

Napoléon, effectivement, dirige les opérations. Après avoir ordonné à son artillerie, mise en batterie sur le plateau de Valcourt (Weil), de faire feu - «mon artillerie occupait la gauche» du dispositif, précise le major Griois -, il aurait donc pris pied, ainsi que Sallmard le précise, sur la rive droite de la Marne. Ce que confirme Guillaume Lecoq, maréchal des logis-chef des grenadiers à cheval de la Garde, faisant ce jour-là fonction de sous-officier d'ordonnance auprès du général Lefebvre-Desnouettes : «En arrivant sur les bords de la Marne, l'empereur ordonna que l'on passa la rivière au gué, cavalerie, infanterie et artillerie, sous le feu de l'ennemi, ce qui fut exécuté dans un instant. L'empereur passa lui-même au gué et sous la mitraille de l'ennemi...»


Commandant Weil : «Dès l'arrivée des escadrons français sur la rive droite de la Marne, (Tettenborn) avait envoyé son aide de camp, le capitaine von Lackmann, inviter le général Balk à lui prêter son concours et à se porter avec lui devant les régiments de Sébastiani. Ce mouvement offensif était d'autant plus nécessaire que les bagages, les convois et les chevaux de main

encombraient la route de Vitry. Balk, tout en acceptant les propositions de Tettenborn, ne voulut, toutefois, se porter au devant de la cavalerie française qu'après avoir essayé de l'arrêter par le tir à mitraille de son artillerie. Continuant leur mouvement, les escadrons français de la première ligne s'étaient déjà tellement rapprochés des positions occupées par les Russes, que Tettenborn se décida à se jeter sur eux sans attendre les dragons de Balk. Se plaçant en personne à la tête des hussards d'Elisabethgrad, il fait sonner la charge. Deux de ses régiments de cosaques, disposés à sa droite, se dirigent contre l'extrême gauche des Français. Deux escadrons de hussards d'Izioume prolongent la gauche de sa première ligne. Les sept autres régiments de cosaques suivent en deuxième ligne... Les huit escadrons de cavalerie régulière et les deux régiments de cosaques se portent en avant avec tant de vigueur et de rapidité qu'ils parviennent à rompre et à traverser la première ligne de la cavalerie française et à la rejeter sur la deuxième au moment même où l'un des régiments de la division Balk (dragons de Saint-Pétersbourg) se dispose à les rejoindre...»


«Aussitôt passé, l'on se chargeait réciproquement, toutes les lignes s'ébranlaient alternativement, nous chargions, étions chargés» (lieutenant de Sallmard).

«Le choc fut long et rude ; mon artillerie étant placée sur les hauteurs au pied desquelles coule la Marne, je dominais le champ de bataille ; depuis le commencement de la guerre, je n'avais pas eu l'occasion de voir une si nombreuse cavalerie s'entremêlant...» (maréchal Macdonald).


Weil : «Les cuirassiers de Saint-Germain ne se sont pas laissé décontenancer et, dès que la première ligne, culbutée par Tettenborn, les a démasqués, ils s'avancent tranquillement, et en rangs serrés, contre les escadrons russes, qu'ils chassent à leur tour devant eux et dont la retraite devient d'autant plus difficile que les Français, se renforçant sans cesse, les chargent maintenant de front et de flanc, et que toute la ligne française, se portant simultanément en avant et exécutant un mouvement de conversion vers la droite, culbute les trois autres régiments de dragons de Balk, crève le centre de la ligne ennemie et s'empare de sept canons.»

Le lieutenant de Sallmard fait partie de cette charge : «Notre colonel (Note : Charles- François Adam, Lorrain de 44 ans, fait colonel quelques jours plus tôt) seul s'était refusé à tous les ordres, ne bougeait pas. Tous les autres régiments avaient été ramenés. Les cosaques à portée de pistolet, nous menaçaient de la lance. Le colonel fit faire haut les armes et feu. Les cosaques reculent. Il profite de ce mouvement pour entamer la charge. Les autres régiments avaient eu le temps de se remettre. Ils se portent en avant, la déroute fut complète...»


Le 22e dragons forme brigade avec le 25e dragons, au sein de la division Lhéritier du 5e corps de cavalerie. Voici comment l'historique du 25e, commandé par un Normand de 35 ans, Texier d'Hautefeuille, relate ce combat : «Placé à la gauche de notre ordre de bataille, le régiment appuie par ses charges les mouvements du général Lefebvre-Desnouettes. Sous les yeux du duc de Tarente, le 25e dragons, commandé par son brave colonel d'Hautefeuille, soutint pendant plus d'une demi-heure l'effort de 3 000 hommes de cavalerie de la Garde russe. Aidé du 22e, il finit par enfoncer la cavalerie ennemie et s'emparer de six pièces de canon. Le lieutenant d'Inglemare et le sous-lieutenant Rigolfo sont grièvement blessés dans cette charge ; le dragon Debruyne est tué ; plusieurs autres cavaliers du régiment sont mis hors de combat...» La brigade était aux ordres d'un Hollandais, Jean-Antoine de Collaert, qui, dans une note qu'il rédigera et qui sera publiée par l'historien Arthur Chuquet, écrira qu'il «sut contenir sa brigade dans la charge générale qui s'engagea».


La poursuite

Weil : «Poursuivi par la cavalerie française, exposé aux feux des batteries de la rive gauche, séparé du reste du corps de Winzingerode, Tettenborn se résigne à quitter le champ de bataille et à se replier sur Vitry. Les sept régiments cosaques de sa deuxième ligne se déploient entre la chaussée et la Marne, retardent la poursuite des Français et atteignent sans trop de peine le village de Perthes.

Macdonald (…) arrêta la poursuite sur ce point et se contenta de faire observer les cosaques par quelques escadrons. Tettenborn en profita pour rallier son monde à Perthes. Vers le soir, il continua sans encombre sa retraite sur Vitry et sur Marolles...»

Selon Koch, c'est le corps du général Milhaud qui exécute le mouvement offensif en direction de Vitry, s'emparant au passage de six pièces de canon – celles à mettre au crédit de la brigade Collaert. Laquelle appartient à la division Lhéritier, composée également des 18e, 19e et 20e dragons, qui forment brigade sous les ordres du général Auguste-Etienne-Marie Gourlez, baron de Lamotte – dont un rapport dira qu'ils se sont «couverts de gloire» à Saint-Dizier. Au sein de ces trois régiments, les lances des cosaques ont causé certains dommages, notamment parmi les officiers : le chef d'escadrons Cosnard, Normand de 45 ans, les sous-lieutenants Gauguier, Lillois de 25 ans, Antoine Paradis, Picard de 32 ans, touché à la jambe gauche, pour le 19e dragons ; le chef d'escadrons Algay, Limousin de 43 ans, touché à la jambe gauche par un coup de feu, les sous-lieutenants de Gisancourt et Sébastien Lallemand, Franc-Comtois de 31 ans (un coup de lance au ventre), pour le 20e dragons...


La prise de Saint-Dizier

Weil : «Une partie de la réserve de Winzingerode, sous les ordres du général Orurk, avait vainement essayé de dégager les dragons de Balk... Ces deux généraux avaient été obligés de reculer et de venir se réformer sur une deuxième position plus en arrière. Les dragons du général Balk s'établirent alors sur une ligne qui courait parallèlement à la lisière Sud du bois de Maurupt et de la forêt de Troisfontaines, entre cette lisière et les villages de Vouillers, Saint-Eulien et Villiers-en-Lieu. La cavalerie d'Orurk leur servait de réserve. Benkendorf, rappelé par Winzingerode avant même d'avoir rejoint Tettenborn sur la rive gauche, avait vivement traversé Saint-Dizier pour venir prendre position en arrière de cette ville, sur la route de Bar-le-Duc, et garder ainsi l'unique ligne de retraite qui restât désormais à Winzingerode. Malgré la rapidité qu'il avait imprimée à sa marche, Benkendorf avait d'ailleurs rencontré quelque difficulté dans l'exécution de ce mouvement. Au sortir de Saint-Dizier, il avait donné à Bettancourt contre un bataillon français auquel Oudinot avait fait passer la Marne en amont de Saint-Dizier, et qu'il dut faire charger et rejeter jusque sur les bords de la rivière. La droite de Benkendorf se reliait à la cavalerie d'Orurk, qui s'étendait jusqu'aux marais voisins de Villiers-en-Lieu, sa gauche était couverte par trois régiments de cosaques sous les ordres de Norischkine et postés du côté d'Ancerville, Bettancourt et Chancenay. Son artillerie était en batterie sur la route même de Bar-le-Duc. Sur ces entrefaites, la division Leval, ayant à sa tête le maréchal Oudinot, débouchait de la forêt du Val. »

Le comte Jean-François Leval, vieux briscard de 52 ans, commande la 7e division de l'armée d'Espagne et des Pyrénées, dépêchée en janvier 1814 pour rejoindre le 7e corps de la Grande- Armée. Ses hommes sont donc des vétérans des campagnes de la péninsule. On y retrouve un bataillon du 3e de ligne, où servent encore quelques rescapés du 3e bataillon de volontaires nationaux de la Haute-Marne ainsi que le père de l'illustre Louis Pasteur, le 1er bataillon du 15e (colonel Levasseur et commandant Nicolas-Philippe Gruat, un Troyen), le 1er bataillon du 101e (régiment héritier du 1er bataillon auxiliaire de la Haute-Marne), des éléments du 17e léger ou du 105e de ligne, du 10e léger et du 130e de ligne, tous répartis entre les brigades Pinoteau, Montfort, Chassé.

Les détails manquent sur ce combat. Un témoin précieux : le peintre Pernot. L'ennemi, racontera-t-il, «laissa un corps de cosaques irréguliers avec quelques pièces de canon placées sur le grand pont près le dépôt de mendicité». Le pont en question est celui connu aujourd'hui sous le nom de Godard-Jeanson, sur la Marne, entre le Jard et le centre hospitalier spécialisé qui succéda au dépôt de mendicité. «Alors sortirent du bois, qui se trouve sur la route de Wassy (Note : la forêt du Val), un nombre immense de tirailleurs, qui se joignirent à un petit corps qui avait été jusqu'à Joinville et qui en arrivait dans le moment. L'ennemi tint bon pendant une heure ; ensuite il fut obligé de céder et nos troupes rentrèrent à Saint-Dizier aux cris mille fois répétés de Vive l'Empereur. Il était deux heures de l'après-midi lorsque l'ennemi fut mis en déroute sur tous les points. Ceux qui soutenaient la retraite de l'autre côté de la Marne et ceux qui tenaient la position du grand pont furent défaits en même temps...»

Le témoignage de Pernot est recoupé par les recherches de Weil : «Malgré la résistance acharnée des chasseurs à pied russes, (la division Leval) pénétrait au pas de charge et tambour battant dans Saint-Dizier en même temps que la Garde, qui avait suivi la grande route, passait la Marne plus en aval et au moment où Winzingerode, voyant son infanterie et sa ligne de retraite menacées, donnait à sa cavalerie l'ordre de se rabattre sur sa gauche et de gagner la route de Bar.»


La déroute

Weil : «Lançant la cavalerie de Milhaud, de Lhéritier, de Treilliard et de Letort contre les régiments de Balk et d'Orurk, (Napoléon) les culbute et les rejette dans la forêt de Troisfontaines où ils se débandent et s'enfuient en toute hâte dans la direction de Bar-le-Duc, pendant que, sur sa droite, la cavalerie d'Oudinot rejoint et sabre les chasseurs russes avant qu'ils aient réussi à gagner le bois. Heureusement pour Winzingerode, Benkendorff, posté à son extrême gauche avait, malgré le feu meurtrier des batteries françaises, réussi à se maintenir sur sa position, et ce fut seulement lorsque les lanciers de la Garde eurent culbuté ses hussards qui se dévouèrent pour sauver son artillerie, lorsqu'Oudinot lui-même se fut mis à la tête des dragons de Trelliard, qu'il se décida à se mettre en déroute... »

Le 2e régiment de chevau-légers lanciers de la Garde est aux ordres du général Edouard de Colbert, et son choc contre les hussards russes a deux témoins. D'abord le jeune chef d'escadron Jean-François Dumonceau, 24 ans, fils d'un général belge au service de la France, officier au sein du 5e chasseurs à cheval (commandé par un Barisien de 46 ans, Louis Baillot) : «Je me rappelle, entre autres, que notre brigade fut appuyée à sa droite par un beau régiment de lanciers polonais, que nous vîmes s'avancer déployé en ligne, dans un ordre parfait, ayant les lances baissées en arrêt et offrant l'aspect imposant d'une calme résolution. Il y avait en face un corps de hussards aux pelisses rouges, qui se porta bravement à sa rencontre et parut vouloir se mesurer avec lui ; mais, pris en flanc par nous, se mit en débandade dès le premier choc...»

Ensuite le capitaine Charles Parquin, des chasseurs à cheval de la Garde : «Je marchais avec ma troupe en tête de la colonne, lorsque le général vint me donner l'ordre de charger à outrance sur 18 pièces que les Russes avaient établies en plein champ... Arrivé à 100 pas des pièces, la mitraille vint tellement éclaircir les rangs de mon escadron, que je donnai l'ordre aux deux pelotons de droite et aux deux pelotons de gauche de se jeter en tirailleurs, laissant ainsi derrière eux le terrain à découvert. Bientôt les lanciers rouges de la Garde arrivèrent, chargèrent les pièces, et nous nous en emparâmes. Une division de cuirassiers russes venue au secours de l'artillerie se heurta contre les lanciers de la Garde qui, soutenus à temps par les 3e et 6e dragons, sous les ordres du général Michaut (sic) (Ndlr : Milhaud), mirent en déroute cette grosse cavalerie, dont près de 600 restèrent en notre pouvoir... » Le 6e dragons appartient à la 1ère division de dragons (général Ludot, un Aubois) du 5e corps de cavalerie, laquelle revendiquera la prise de quatorze pièces de canon.


Si les dragons resteront dans l'Histoire comme les héros de cette journée, la cavalerie légère n'a pas été en reste. Le 5e chasseurs à cheval, nous l'avons vu, a pris part à la charge, au sein de la 4e division de cavalerie légère (Jacquinot) du 6e corps de cavalerie. Division qui réunit des éléments des 4e, 5e, 10e, 13e, 15e et 28e chasseurs à cheval, sous Ameil, des 9e chevau-légers, 21e et 22e chasseurs, 2e, 4e et 12e hussards, sous Wolff. Un officier du 22e chasseurs à cheval est blessé et se distingue dans l'affaire : le capitaine Adrien-Louis-Joseph Lestocquoy. Ancien vélite de la Garde, aide de camp du général Montbrun en Espagne, ce Ch'ti de 28 ans était capitaine depuis 1812. Il a été blessé à Leipzig, et Adrien Pascal, qui présente les bulletins de la Grande Armée, écrira qu'à Saint-Dizier, «après avoir chargé deux fois avec succès à la tête d'un escadron du 22e chasseurs puis du 13e chasseurs, et enveloppé un corps nombreux de hussards de la garde russe, emporté par son bouillant courage, il se trouva encore séparé des siens, et reçut à la joue droite un coup de sabre qui lui enleva presque toutes les dents. A la suite de cette affaire, il fut proposé par le général de division Jacquinot pour le grade de chef d'escadron...» Un maréchal-des-logis-chef de ce même régiment, le Normand Jean-Jacques Le Saché, 25 ans, est également cité pour sa conduite à Saint-Dizier.


Pernot : les Russes refluant en direction de Bar-le-Duc «furent inquiétés le long de la route par de l'artillerie française mise en embuscade dans le village de Bettancourt et dans la ferme et le moulin de l'Allombert... Ils tirèrent à gauche de la route et voulurent, comme les autres, se réfugier dans les bois près de Chancenay, mais nos gens arrivèrent avant qu'ils n'y fussent cachés et alors se livra un petit combat.»

Le fameux «grenadier» François Pils, Alsacien de 29 ans attaché à la personne du maréchal Oudinot, arrive à Chancenay dont Claude-François Thomas est maire : «Le duc de Reggio prit à sa droite dans les marais pour contourner le village (de Chancenay) et envoya un de ses aides de

camp, M. de Lesperets72, pour le reconnaître. Au moment où cet officier rendait compte de sa mission, un boulet lui enleva son shako sans le blesser. M. le maréchal, en traversant Chancenay, trouva tous les habitants dehors réunis pour lui souhaiter la bienvenue. Voyant les femmes qui se désolaient sur leur triste situation et sur la crainte qu'elles avaient d'être pillées et peut-être égorgées, il s'arrêta au milieu d'elles sans descendre de cheval et essaya de les réconforter. Pendant ce temps, l'infanterie eut le temps de le rejoindre. L'ennemi avait placé sa cavalerie sur les hauteurs à la limite des départements de la Meuse et de la Haute-Marne. M. le maréchal trépignait d'impatience en attendant l'arrivée de son artillerie, lorsqu'une femme vint en pleurant lui dire que les pillards s'étaient introduits dans l'église. Voulant s'assurer du fait par lui-même, le duc de Reggio se dirigea de ce côté et aperçut une cantinière et un dragon de la Garde qui s'échappaient par le cimetière, emportant leur butin dans des mouchoirs noués ; le dragon sauta par dessus le mur et retrouvant son cheval, part au galop dans la direction de Saint-Dizier. Mais le maréchal transporté d'indignation lui donna la chasse, l'atteint à une centaine de mètres du village et lui passe son épée à travers le corps. La cantinière fut arrêtée par les gendarmes et tous les objets furent restitués à l'église... L'artillerie arrivée avait été placée en batterie en dehors des maisons, les dragons reçurent l'ordre de marcher par la droite en suivant le ravin, mais l'ennemi ne donna pas le temps de faire feu, il descendit la colline au galop et s'éparpilla dans la plaine où notre cavalerie le poursuivit jusqu'à la hauteur de Saudrupt. M. le maréchal s'arrêta au coin du bois de ce nom avec le général Exelmans et mit pied à terre. A ce moment arriva une bordée de mitraille au milieu de l'état-major. Le coup de tonnerre attira un grand nombre de paysans qui étaient réfugiés dans les bois, parmi eux plusieurs étaient fermiers du duc de Reggio... Soudain, l'empereur arriva au galop, il était absolument seul, il allait ouvrir la bouche pour parler à M. le maréchal, un canonnier à cheval qui se trouvait à quelques pas d'eux, fut emporté par un boulet.»


A Saudrupt, la courte révolte des Russes «fut sévèrement punie»

Le capitaine Antoine de Montarby – un Haut-Marnais, puisque né en 1780 à Dampierre -, commandant la 6e compagnie du régiment des dragons de la Garde (en 1814, y servaient aussi les officiers haut-marnais Senet, touché à Craonne, et Fortier), notera : «Nous reçûmes l'ordre (…) de soutenir sur la route de Bar-le-Duc le mouvement de l'empereur. Le régiment était en colonne sur la route et marchait à pied. L'empereur arriva et ordonna au général Letort de se former et de jeter dans le ravin au défilé de Saudrupt tout ce qu'il avait d'ennemis devant nous ; le général (sic) Menestrat sur la route à la tête du 2e escadron, le 1er fut envoyé à droite de la route, marchant en bataille, et les 3e et 4e à gauche, marchant aussi en colonne serrée. L'ennemi canonna inutilement pour retarder notre marche. Chaque escadron aborda franchement la cavalerie qui était devant lui, en nombre quatre fois supérieur. Tout fut renversé au premier choc : 2 000 chevaux ennemis furent culbutés et menés pendant une lieu dans les reins ; deux bataillons d'infanterie ennemie, l'un dans le bois, à droite et soutenant la cavalerie, l'autre à gauche de la route à l'entrée du village et en arrière d'un mur de vignes, furent sabrés et dépassés ; plusieurs officiers allèrent avec une quarantaine de dragons jusqu'au-dessus de la montagne de l'autre côté du village.»


Le major d'artillerie Griois restera admiratif du comportement de l'arrière-garde russe : «Hors d'état de résister, ils eurent toujours bonne contenance ; dès qu'ils trouvaient une position avantageuse, ils s'y établissaient ; leur artillerie faisait un feu vif et soutenu sur les troupes qui les suivaient de plus près, et ils tenaient ainsi jusqu'à ce qu'ils vissent nos escadrons s'ébranler pour les charger. Alors, ils se retiraient sur une autre position où ils s'arrêtaient de nouveau. Ils parurent vouloir opposer une résistance plus opiniâtre en avant du village de Saudrupt situé sur la route. Des carrés d'infanterie et plusieurs escadrons, appuyés par l'artillerie, en défendaient les approches. On se battit vivement et le combat durait depuis quelque temps lorsque les dragons de la Garde reçurent l'ordre de charger. Cette charge, extrêmement brillante, eut un succès complet, malgré les haies et les fossés derrière lesquels l'infanterie était postée. Ce qui ne fut pas tué se rendit, et les dragons, sans s'arrêter, poursuivirent la cavalerie qui fuyait au galop en traversant le village, et gagnait une position au-delà d'une petite rivière. Mais dès que l'infanterie qui venait de se rendre vit nos dragons s'éloigner, elle reprit ses armes et tira sur eux.

On se précipita sur cette infanterie et sa courte révolte fut sévèrement punie. Quant aux dragons, ils revinrent sur leurs pas parce que le jour était près de finir...»

Josef Grabowski, aide de camp polonais de Napoléon, gardera un souvenir particulier de la poursuite : «La cavalerie française à la poursuite des Russes, qui avaient abandonné (des voitures chargées de grands tonneaux, brisa ceux-ci) ; ils étaient pleins de tabac à prise. Toute la chaussée en fut couverte. Les caisses du trésor russe furent aussi brisées et des paquets de billets de banque russes de différentes couleurs se répandirent partout sur la route. Pendant plus de mille pas, nous marchions sur le tabac et les billets de banque russes, dont les soldats français ne soupçonnaient pas la valeur. J'essayai, mais sans y réussir, de piquer un de ces paquets avec mon sabre ; mais je sais bien que ceux qui purent en ramasser les vendirent fort bien à Paris... Le tabac était tellement fort qu'il suffoqua presque ceux qui en prirent ; les prisonniers qu'on fit passer par cette route en ramassèrent avec grand plaisir...»


Retour triomphal

François-Alexandre Pernot, alors âgé de 21 ans, n'est pas seulement le fameux peintre auquel son département d'origine rendra hommage en 2012 par une exposition et un magnifique ouvrage. Il est ainsi un témoin fidèle des événements («Narration des événements arrivés à Vassy, Saint-Dizier et dans les environs pendant la guerre de 1814», collection Barotte, Archives départementales de la Haute-Marne) : «L'empereur rentra à Saint-Dizier à 8 h 30 du soir. Il faisait un temps superbe. Les troupes qui avaient été à la poursuite de l'ennemi, restèrent bivouaquées sur la route de Bar-le-Duc. Cette route assez droite jusqu'à Chancenay, offrait dans ce moment-là un très beau coup d'oeil. Les soldats avaient allumé des feux de distance en distance et, comme la route monte, l'on apercevait de la ville toute la campagne éclairée, et les feux qui brillaient dans l'ombre faisaient un très bel effet. Avant de rentrer à Saint-Dizier, l'empereur traverse cette route, où il fut salué par les soldats, assez contents de cette journée, qui n'avançait pas beaucoup les choses...»


La satisfaction du devoir accompli est résumée par le capitaine Parquin : «Ce fut la dernière fois que la Garde mit le sabre à la main contre l'ennemi ; mais cette journée était bien digne de clore cette admirable campagne de 1814 que des tacticiens ont comparée, pour les manoeuvres, aux campagnes d'Italie par le général Bonaparte. Dans le compte-rendu que le général Sébastiani fit à l'Empereur de cette journée, il s'exprima ainsi : « Il y a 20 ans, sire, que je suis officier de cavalerie et je ne me rappelle pas avoir jamais vu une charge plus brillante que celle qui vient d'être exécutée par l'escadron d'avant-garde.»


«Brillant trophée, le dernier, hélas !, de cette héroïque et fatale campagne», notera Thiers...


Les pertes

Au soir du 26 mars 1814, le corps Winzingerode n'existe presque plus. Dès le 29 mars, les journaux français annonceront 2 000 prisonniers, la prise de canons et de voitures. Ils se fondent sur un bulletin de la Grande Armée qui revendiquait 3 000 prisonniers et 18 canons pris (le même bulletin distingue les dragons de Milhaud et la cavalerie de la Garde comme étant les artisans du succès). L'historien Beauchamp ne concède que «quatre ou cinq pièces de canon» enlevées à l'ennemi ; le maréchal Macdonald évoque 3 000 chevaux perdus sur 10 000 par les Russes ; Ségur, 1 800 prisonniers, neuf canons, un équipage de pont ; le commandant Koch, 1 500 à 1 800 hommes, dont environ 500 prisonniers, neuf canons, un équipage de pont, contre moins de 600 hommes côté français ; Thiers, environ 4 000 hommes et 30 bouches à feu, contre 3 ou 400 Français ; pour le capitaine de Montarby, «l'ennemi a perdu au moins 300 hommes, tant tués que blessés, 450 cavaliers pris et 1 155 hommes d'infanterie, beaucoup d'officiers...» Pour Weil - le plus précis -, quatorze officiers et 585 chasseurs à pied perdus, sur environ 1 500 tués, blessés et prisonniers et neuf canons. «Cette perte du général Winzingerode avait été prévue et était bien légère en comparaison du service qu'il nous rendait, en retardant le retour de Napoléon», estimera le général émigré Langeron qui ne reconnaît que cinq canons perdus... et quelques prisonniers !


Combien de canons tombés entre les mains françaises ? Dans sa notice biographique consacrée au général Ludot, Courcelles (1823) dira que la 1ère division de dragons du 5e corps prit quatorze pièces de canon, dont trois revendiquées par le colonel Chaillot du 15e dragons ; la charge des 22e et 25e dragons de la division Lhéritier aurait permis d'en enlever six ; la cavalerie de la Garde, 18 – mais ce chiffre englobe sans doute les pièces attribuées par la division Ludot. Quoi qu'il en soit, le chiffre de neuf pièces donné par Weil nous paraît sous-estimé.


Quelques héros du 26 mars 1814

Qui, l'Histoire a-t-elle retenu parmi les héros de cette journée ? Par exemple Marie-Henry-François-Elisabeth de Carrion de Nisas, simple dragon, malgré son âge (47 ans), au sein du 20e régiment... mais en réalité adjudant-commandant (colonel) ! Cet ancien officier de cavalerie du roi, baron d'Empire, avait été mis sur la touche par Napoléon en 1813, ce qu'il explique qu'il ait souhaité reprendre du service comme humble cavalier...

L'adjudant-commandant Eugène-Edouard Boyer de Peireleau, 40 ans, chef d'état-major de la division Duhesme (2e corps), promu général de brigade sur le champ de bataille de Saint-Dizier, mais non confirmé...

Vétéran d'Espagne, le maréchal des logis Dominique Frémaux, du 13e régiment de dragons, originaire de Breteuil (Oise), est un autre héros de ce 26 mars 1814. Son compatriote Levavasseur rapporte : «Près de la ville, après avoir passé le pont, que l'ennemi croyait pouvoir défendre avec de l'artillerie, les dragons du général Lamotte enfoncèrent et sabrèrent avec vigueur tout ce qui se présentait devant eux. Dans cette belle charge, le brigadier (sic) de dragons Fremaux, de Breteuil, pénétra seul au milieu des rangs ennemis sur une batterie et eut l'audace de ramener au trot une pièce d'artillerie, qu'il vint lui-même présenter à l'Empereur. Napoléon ordonna immédiatement qu'on donnât à Frémaux, comme indemnité de la valeur du canon, qui lui appartenait, 25 louis et la croix.» Dans Le Spectateur militaire (1865), Chénier précisera que durant l'action, près de Valcourt, le dragon a mis en fuite les deux sous-officiers qui escortaient la pièce, la ramena attelée de quatre chevaux avec deux prisonniers, et que la fameuse décoration promise ne sera reçue... qu'en 1831...

Le jeune chef d'escadron Anatole de La Woestine, 27 ans, ancien aide de camp du général wasseyen Defrance, se distingue encore dans la charge de cavalerie... Venu du 22e régiment, le colonel Chaillot, du 15e dragons (division Ludot), «chargea à la tête de son régiment une colonne de cavalerie russe, fit beaucoup de prisonniers et prit trois pièces de canon». L'anthologie «Victoires et conquêtes» cite encore la valeur dont a fait preuve, à Arcis-sur-Aube et à Saint-Dizier, le capitaine Albert-Pierre-Louis-Gabriel Lallemand, 28 ans, du 2e régiment d'artillerie à cheval...


Napoléon est donc vainqueur. Il sait déjà, par les prisonniers, qu'il n'a battu qu'un corps allié. Ce qu'il ignore, en revanche, c'est que l'affaire de Saint-Dizier est son dernier succès de sa Campagne de France, l'avant-dernier de sa vie de grand capitaine...


Officiers blessés à Saint-Dizier

Qui sont les officiers victimes de ce combat ? Grâce aux travaux de Martinien et aux dossiers de légionnaire des personnes concernées, il est possible de les nommer :

. au 4e dragons : sous-lieutenant Jean-François Parent, né en 1775 dans le Nord (il n'y a pas de mention de cette blessure dans son dossier).

. au 11e dragons : capitaine Joanet, blessé le 25 dans une reconnaissance près de Saint-Dizier (en fait, il était sous-lieutenant, et a été touché à Fère-Champenoise).

. au 13e (selon Martinien) ou 18e (selon son dossier de légionnaire) dragons : sous-lieutenant (ou lieutenant) Charles-Richard Delapille, né en 1784 dans l’Eure, touché par un coup de lance au bras droit, mort en 1823.

. au 15e dragons : sous-lieutenant Estienne de Souspiron, né en 1783 à Paris, «grièvement blessé d'un coup de lance dans le flanc gauche entre Vitry et Saint-Dizier».

. au 16e dragons : sous-lieutenant Fournier.

. au 18e dragons : capitaine Gaëtan Viora, né en 1786 en Italie (blessé d'un coup de feu à la cuisse droite le 25 mars) ; sous-lieutenant Ardouin (un capitaine François Ardouin servait bien au 18e dragons, mais en qualité de quartier-maître-trésorier, et aucune mention de blessure ne figure dans son dossier de légionnaire).

. au 19e dragons82 : chef d'escadron Pierre-Jean-René Cosnard, né en 1769 dans l'Orne, blessé par un coup de lance ; sous-lieutenant Charles-Séraphin-Joseph Gauguier, né à Lille en 1789, touché par un coup de lance (chevalier de la Légion d'honneur le 3 avril) ; sous-lieutenant Antoine Paradis, né dans la Somme, touché à la jambe.

. au 20e dragons : chef d'escadron Jacques-Blaise-Pierre Algay, né en 1771 en Corrèze, touché par un coup de feu à la jambe gauche (il sera promu major le 3 avril) ; sous-lieutenant de Gisancourt (sans doute Amédée Berthe de Gizancourt, né en 1790 à Avesnes, dans le Nord, futur chef

d'escadron de cuirassiers) ; sous-lieutenant Sébastien Lallemand, Haut-Saônois de 31 ans, blessé d'un coup de lance au ventre (ou à l'épaule selon le témoignage du cavalier Gougeat) – promu lieutenant le 30 mars ;

. au 22e dragons : capitaine Silvestre-Maurice de Spada, né en 1779 dans la Meuse, blessé le 26 (sic) janvier 1814 («atteint de deux coups de feu aux reins, du côté gauche et une balle qui lui a occasionné une forte contusion à l'épaule droite»), fait officier de la Légion d'honneur le 3 avril.

. au 25e dragons : capitaine Charles Molard, né en 1773 dans le Gers (il n'y pas de mention de cette blessure dans son dossier, mais celui-ci signale qu'il est fait officier de la Légion d'honneur le 3 avril 1814 après Saint-Dizier) ; sous-lieutenant Ricolfo ou Rigolfo ; lieutenant Stanislas d'Inglemarre (ou Dinglemarre), né en 1790 en Seine-Inférieure.

. au 30e dragons : lieutenant Jacques Bouillon, né en 1776 dans les Basses-Pyrénées, membre de la Légion d’honneur depuis 1813, mort en 1836 (blessure qui n'apparaît pas dans son dossier).

. au 2e lanciers de la Garde : lieutenant G.-G. Buys, né en 1788 à Nimègue (Pays-Bas), qui sera fait membre de la Légion d’honneur le 5 avril 1814 à Fontainebleau. A noter que Martinien cite également un lieutenant Buys, du 5e lanciers, blessé le 27 janvier 1814 à Saint-Dizier ; lieutenant de Chavannes.

. au 72e de ligne, le sous-lieutenant Saucisse.

. dans le train d'artillerie, le sous-lieutenant Pignière.


Martinien et les dossiers des membres de la Légion d'honneur signalent également les blessures de plusieurs officiers, survenues à Saint-Dizier, mais à des dates différentes de celles couramment admises. Ont-elles été occasionnées lors d'escarmouches oubliées, même si cela peut

paraître improbable, ou bien s'agit-il plutôt d'erreurs de date ou de lieu ? Difficile de trancher.

. Duchevreuil Jacques-Antoine-Henry, né en 1786 en Normandie, sous-lieutenant au 5e chasseurs à cheval, blessé d’un coup de feu au bras droit et à l’épaule le 25 mars 1814.

. Fonville François, né en 1790 dans l'Ain, sous-lieutenant au 27e chasseurs à cheval, blessé le 19 (sic) mars 1814, ainsi que le sous-lieutenant Millet, du même régiment. Selon ses états de services, Fonville a été touché d'un coup de feu au genou gauche à la bataille de St-Diez (sic), sans précision de date. Rappelons que ce régiment, attaché à la division Piré, n'a pas chargé à Saint-Dizier.

. L’Hermitte Jacques-Joachim, né en 1781 dans la Sarthe, lieutenant au 24e chasseurs à cheval, blessé le 17 (sic) mars 1814. Il a reçu au total sept blessures dont une à Vandeuvre (23 février 1814) et donc le 17 mars 1814 à St Lizier (sic).

. Migneret Nicolas, né en 1785 à Paris, sous-lieutenant au 19e dragons, blessé le 22 janvier d'un coup de feu au bas-ventre ».


samedi 30 janvier 2021

Nicolas-Victor Husson (1775-1830), lieutenant français, capitaine napolitain

Lorsque Napoléon devient empereur, Nicolas-Victor Husson n'est pas encore en service. Ou plutôt, il ne l'est plus.

Huit ans, déjà, que cet ancien officier s'est marié à Joinville, avec une demoiselle Larmet. Il s'établira ensuite à Wassy, en qualité de marchand. A la fin du XVIIIe siècle, son épouse lui aura donné trois enfants, tous décédés avant l'âge de 10 jours. Et en 1804, l'homme sera encore domicilié dans la cité sous-préfecture, mais en qualité d'imprimeur. Pourtant, il revêtira à nouveau l'uniforme, puisqu'en février 1815, Nicolas-Victor Husson est qualifié de capitaine, dans un acte d'état civil de la commune de Vignory.

C'est dans ce bourg qu'il a vu le jour, le 2 août 1775. Fils de Louis, procureur fiscal, il est le frère de deux futurs officiers des bataillons de volontaires de la République.

Nicolas-Victor n'a que 17 ans lorsqu'il entre en service volontairement, le 1er août 1792, selon ses états de services, ou plutôt en 1793. Il est élu sous-lieutenant dans la 1ère compagnie du 1er bataillon de réquisition du district de Chaumont. Cette compagnie est commandée par un cousin, le capitaine Nicolas-Sébastien Husson, 20 ans, et son lieutenant n'est autre que son frère, Nicolas-Louis Husson, 23 ans. Victor le remplace comme lieutenant le 20 mai 1793, lorsque ce frère est nommé adjudant-major du bataillon.

Mais le chef de bataillon, Antoine Girardon, se méfie des Husson qui servent dans son unité. Le 26 novembre 1793, le Chaumontais les fait conduire sur Strasbourg pour y être emprisonnés. Il leur reproche leur «aristocratisme», leur «incivisme». Tous trois seront acquittés, mais Victor rentre dans ses foyers, avec un congé, le 27 décembre 1793. Il n'a que 18 ans, mais ne sert déjà plus...

Revenu en Haute-Marne, il se marie en septembre 1796, à Joinville, avec Marie-Joseph Larmet, en présence du lieutenant Charles Guénard. Seule mention d'une activité particulière dans les années qui suivent : en 1801, toujours marchand à Wassy, Victor Husson est qualifié de «chargé en chef de la police des prisonniers» de guerre dans la cité.

A peine l'Empire est-il proclamé que le lieutenant Husson reprend du service. Il est affecté à l'état-major de la place de Strasbourg (commandée par le vieux général de Montigny, 73 ans), le 28 décembre 1804.

Lorsque Joseph Bonaparte monte sur le trône de Naples, l'officier haut-marnais passe au service de ce royaume et est incorporé, le 9 juillet 1806, au 1er bataillon d'infanterie légère. Il s'agit plutôt du 1er régiment d'infanterie légère napolitain, créé par décret du 16 février 1806, organisé par le colonel Vincenzo Pignatelli-Strongoli puis le colonel André Pignatelli. Avec ce corps, où serviront également le lieutenant-colonel Delfico et le commandant de La Nougarède, Husson est blessé en Calabre, en juin 1807, puis est nommé capitaine le 5 juillet suivant.

Commandé par le colonel Boy, le 1er léger napolitain participe ensuite à la campagne du Tyrol, au sein de la division Vial. Selon Aristide Martinien, c'est le 6 octobre 1809 que le capitaine Husson est de nouveau blessé. «Estropié d'un coup de feu», il reçoit le commandement de place des îles Tremiti, le 13 avril 1811. Il restera en poste jusqu'à sa démission du service napolitain le 25 mai 1814.

Victor Husson revient à Vignory et ne retrouve pas de service actif, ni sous la Restauration, ni durant les Cent-Jours. Capitaine adjudant de place, il est placé en demi-solde. Il va alors réclamer la retraite. Par un courrier daté du 2 mai 1817, celui qui justifie de près de seize ans de services, sept campagnes, deux blessures, se qualifie d'«infortuné militaire (…), sans appui, sans fortune». Il obtiendra cette retraite, avec le grade de capitaine français.

Au moment d'achever le manuscrit de notre ouvrage «Officiers haut-marnais de Napoléon» (Collection A la Une/Ippac), nous ignorions le lieu de décès (que nous supposions hors de Haute-Marne) du capitaine Husson. En fait, il n'habitait pas loin de son bourg natal, à Bologne, et décède au domicile de Jean-François Vaillant, teinturier, à l'âge de 55 ans, le 21 mai 1830. Sa veuve décède à Wassy en 1853.

dimanche 23 février 2020

Cavaliers de la République (2) : le major Boisselier, tombé à La Moskowa


Né à Longeau, le major de hussards Claude Boisselier, officier de la Légion d'honneur, avait servi comme aide de camp du général Walther pendant les campagnes d'Allemagne. Biographie inédite d'un officier supérieur victime d'un boulet en Russie.

BOISSELIER (Claude), lieutenant-colonel (Longeau 30 août 1769 – La Moskowa 7 septembre 1812). Fils de François, tixier, et de Jeanne Maupin. Ses parents résideront ensuite à Champlitte (Haute-Saône). Clerc de procureur, entré en service comme dragon à l'Ecole militaire le 22 septembre 1792, il passe hussard au 7e régiment le 19 décembre 1792, puis est nommé brigadier fourrier le lendemain. Servant à l'armée de la Moselle (1792-1793), il est promu maréchal des logis le 18 février 1793, puis maréchal des logis-chef le 24 mars.

A l'armée du Rhin de l'an III à l'an VIII, Boisselier est promu sous-lieutenant au même corps le 8 septembre 1795, à l'âge de 26 ans. Il est blessé le 30 septembre 1796, d'un coup de feu à l'épaule gauche, à Biberach, en défendant le pont de Riedlingen.

Aide de camp du général Walther le 3 juin 1799, pour remplacer M. Stam tué le 25 mai, il se distingue le 18 mai 1800, s'emparant, au cours d'une reconnaissance, près de Krombach, d'un village «qui se trouvait occupé par une division de hussards de Blankenstein, à la tête de 30 chasseurs du 10e régiment, après avoir pris trois chevaux et sauvé des mains de l'ennemi deux chasseurs». Nommé lieutenant après ce fait d'armes, le 4 juin 1800, sur demande du général Leclerc, son divisionnaire à l'armée d'Allemagne, Boisselier se distingue encore le 12 juin 1800 près d'Ulm, à Bugraden (sic), sous les ordres du général Richepanse, lors d'une sortie du 5e régiment de hussards «sous le feu de l'artillerie et de l'infanterie», ramenant un prisonnier monté.

Confirmé lieutenant le 11 mai 1801, après avoir «donné des preuves d'une bravoure éprouvée à la bataille de Hohenlinden» (rapport du général Lahorie), adjudant-major dans son régiment le 23 mars 1802, il est fait membre de la Légion d'honneur le 5 novembre 1804.


Capitaine titulaire le 4 avril 1807, pour remplacer le capitaine de Piré passé chef d'escadrons dans un autre corps, il est promu officier de la Légion d'honneur le 14 mai 1807. Chef d'escadrons dans son régiment par décret du 7 avril 1809, après avoir servi en Autriche, en Prusse, en Pologne et en Autriche, il se marie le 24 janvier 1811 avec Henriette-Caroline-Wilhelmine Deschurff, fille d'un major westphalien née en 1792.

Boisselier participe à la campagne de Russie et se bat à Valoutina. Nommé major par Napoléon le 9 août 1812 (grade obtenu le 21 août), il prend part à la bataille de La Moskowa, chargeant à la tête de son régiment après la blessure du colonel Eulner. Selon les souvenirs du chef d'escadrons Dupuy, après avoir bu une gorgée de Rhum, Boisselier déclare : «Allons je retourne ; si je dois être tué, il faut que ce soit à mon poste». Aussitôt un boulet le frappe à la poitrine. Mort à l'âge de 43 ans, «Boisselier était un excellent officier».

Sa veuve percevra une pension viagère de 500 F par décision du 25 septembre 1813.



Sources : dossier personnel du major Boisselier au Service historique de la Défense ; souvenirs du chef d'escadrons Dupuy.



Illustration : un hussard du 9e régiment. (Sources : historique du 9e régiment de hussards et des guides de la Garde, commandant Ogier d'Ivry, 1891.


vendredi 31 janvier 2020

Colonel à 22 ans : François Déverine


Officiers supérieurs très jeunes, ils sont morts, ou ont quitté le service actif, avant l'épopée napoléonienne. Leur carrière très honorable mérite d'être connue.


Intéressons-nous d'abord à l'adjudant général Déverine. De son vrai nom François-Gédéon Lavalette des Vérines, il naît à Châteauponsac (Haute-Vienne) le 15 mars 1775, au sein d'une famille de douze enfants. Orphelin, à l'âge de 17 ans, de ses parents, Michel Lavalette des Vérines et Anne de Verdilhac de Meinieux, le Limousin s'enrôle le 18 octobre 1792, à Limoges, dans le 3e bataillon de volontaires de la Haute-Vienne.

Ce que fut sa carrière nous est connu grâce à un article signé A. Lecler dans le Bulletin de la Société archéologique et historique du Limousin (1913) et le Dictionnaire des chefs de brigade du Consulat de Danielle Quintin et son époux regretté, Bernard Quintin.


Elu capitaine de grenadiers le 24 ou 26 octobre 1792, à l'âge de 17 ans, Déverine sert à l'armée des Pyrénées-Orientales. Passé dans la 4e demi-brigade de bataille, il se bat ensuite en Italie à partir de 1796. Le 10 juillet 1796, il est nommé aide de camp temporaire auprès de son compatriote, le général Beyrand (ou dès le printemps 1795, selon B. Quintin). Après la mort de ce dernier à Castiglione, Déverine est placé auprès du général Robert, le 23 septembre 1796 (ou à l'automne 1795, selon B. Quintin). Ce général dira de «François Lavalette-Déverine» qu'il l'a servi «avec zèle, probité et courage».

Sa carrière l'amène à croiser la route du général Augereau, qui le prend à son tour à son service comme aide de camp. Toujours officiellement sur les contrôles de la 4e demi-brigade, Déverine est nommé chef de bataillon le 1er avril 1797. Nouvelle promotion spectaculaire : il passe chef de brigade (colonel) dans la 51e demi-brigade, le 12 septembre 1797. Il n'a que 22 ans et 6 mois !


Déverine suit son mentor dans ses différents commandements : à Paris, à Perpignan (à la tête de la 10e division militaire), en 1798. L'année suivante, il est chef de brigade réformé, lorsqu'il est soigné pour une ancienne blessure à la cuisse droite. Enfin, le 16 juillet 1799, il est nommé adjudant général pour rejoindre, non plus Augereau, mais le général Joubert. Déverine est affecté à la division du général Victor comme chef d'état-major et, occasionnellement, à la tête de l'avant-garde.

Le 27 octobre 1799, dira le Directoire exécutif dans un message au Conseil des Cinq-Cents, «l'ennemi occupait fortement le village de Berniette (Note : Beinette), et se retrancha dans le château. Le général Victor le fit investir à la nuit par le brave adjudant général Déverine. Le commandant se rendit à discrétion le 28 au matin, avec 300 hommes, deux pièces de canon et trois caissons bien attelés ». « La fermeté de l'adjudant général Déverine nous a valu cette prise intéressante », rapportera Victor.


A nouveau, il est appelé à servir le général Augereau, nommé au commandement de l'armée de Batavie, à La Haye. Le 4 février 1800, le général Victor lui témoigne sa considération : «C'est avec regret que je le vois partir. Il mérite sous tous les rapports la confiance et l'estime et peut occuper un grade supérieur ». Commandant la place de Francfort en août 1800, Déverine, dont l'attitude a été saluée par le bourgmestre, doit quitter cette contrée le 24 novembre 1800 pour rejoindre la division de droite (général Duhesme) de l'armée du Rhin. Aussitôt, il est engagé dans les opérations. 

Il passe les deux bras du Mayn avec la 98e demi-brigade et le 16e régiment de dragons, au-dessus de Wurtzburg, puis se porte jusqu'à Geroldshofen. Le 3 décembre 1800, il prend part au combat de Burg-Eberach. Après la prise de la localité par le général Duhesme, les Autrichiens sont attaqués, sur la droite par la cavalerie du général Treilhard, de front par Déverine, qui est à la tête des carabiniers de la 29e demi-brigade d'infanterie légère. C'est alors qu'il est atteint de plusieurs coups de feu, dont un qui lui transperce le corps. Son destin, le général Augereau le racontera aux membres de sa famille, dans une lettre datée du 7 décembre : « Soutenu par son courage, il continua pendant près d'un quart d'heure le mouvement commencé. La perte de son sang l'arrêta. Il ne quitta cependant le combat qu'après s'être assuré de la victoire et avoir encouragé sa colonne. «Vous voyez, devait-il dire, que la guerre n'épargne personne, mais il est bien glorieux de mourir de cette mort». Soigné au quartier général d'Augereau jusqu'au 6 décembre, à 3 h du matin, «il expira glorieusement, comme Desaix, de la mort des braves».

L'adjudant général François-Gédéron Déverine n'avait que 25 ans.


Dans son ordre du jour, Augereau, commandant de l'armée gallo-batave, écrira : « Le général en chef ordonne que le corps du brave Deverine, mort de sa blessure à Closter-Eberach, dans la nuit du 14 au 15 frimaire, à 3 h du matin, soit transféré, sous une escorte de 100 hommes d'infanterie et de 25 hommes de cavalerie, à Bourg-Eberach, où le lieutenant-général Duhesme le fera enterrer avec tous les honneurs militaires, à la même place où il a reçu le coup mortel. Il sera porté par les mêmes carabiniers de la 29e demi-brigade légère, à la tête desquels il a chargé. Le lieutenant-général Duhesme assistera à la cérémonie ; il désignera aux troupes l'adjudant-commandant Deverine comme un des braves de la république, qu'anima dans tous les temps l'amour de ses devoirs et celui de son pays ». Des rues de Châteauponsac et de Limoges portent son nom.

jeudi 9 janvier 2020

Cavaliers de la République (1) : le lieutenant Chalons, mort en Egypte


Les cavaliers de la République n'ont pas suscité le même intérêt, de la part des historiens, que ceux du Premier Empire. Ils n'en sont pas moins dignes de mérite. Voici d'abord l'exemple du lieutenant de dragons Louis-Hubert Chalons.




Né à Roches-sur-Marne (près de Saint-Dizier) le 26 janvier 1764, fils de Louis Chalons et de Jeanne-Catherine Toussaint, il est nommé sous-lieutenant au 18e régiment de dragons, le 17 juillet 1793, à l'âge de 29 ans. Passé lieutenant le 21 mars 1794, Chalons prend part à l'expédition d'Egypte. Le 18e régiment de dragons, commandé par le chef de brigade Lédée, fait partie de la division du général Dumas. Il compte deux autres officiers haut-marnais dans ses rangs : le lieutenant Jobard et le sous-lieutenant Laveine, tous deux originaires du Sud Haute-Marne.


Avec ce corps, le lieutenant Chalons participe à la célèbre bataille des Pyramides, puis, avec 68 dragons (dont deux officiers) et 60 fantassins, il est laissé le 4 août 1798 à Mansourah pour y tenir garnison. Le 9 août (l'état des officiers du régiment dit : le 8), les Turcs – combattants et habitants - assaillent ce poste. C'est un massacre : un seul Français – un dragon – en réchappe. Tous les autres ont été tués et décapités. Le lieutenant Chalons, mort à l'âge de 34 ans, fait partie des malheureuses victimes.

Illustration tirée de l'historique du 18e régiment de dragons.

lundi 9 décembre 2019

Un grand monsieur s'en est allé

C'est avec une profonde tristesse que nous avons appris la disparition de Bernard Quintin. Avec son épouse Danielle, il est l'auteur de dictionnaires biographiques d'officiers et soldats de la Grande Armée qui font autorité : sur les colonels du Premier Empire, sur les chefs de brigade du Consulat, sur les "grognards" morts sur les champs de bataille d'Austerlitz et d'Eylau...

Bernard Quintin était venu en 2010 à Frettes (ex-Haute-Marne, aujourd'hui en Haute-Saône), lors de l'hommage aux morts d'Eylau organisé par le Souvenir napoléonien et le club Mémoires 52. A cette occasion, cet administrateur de la Fondation Napoléon avait donné une conférence très détaillée sur les Haut-Marnais du 14e de ligne, intervention qui peut être consultable sur ce blog.
Il avait également eu l'extrême gentillesse de préfacer notre ouvrage "1814 : Napoléon en Haute-Marne", paru en 2013.

Les obsèques de Bernard Quintin seront célébrées mardi 10 décembre à Paris. A sa veuve, à sa famille, à ses amis napoléoniens, nous présentons nos plus sincères condoléances.



samedi 6 juillet 2019

Le capitaine Zéphirin Jacquot, tué pendant le siège de Badajoz



Depuis la parution de notre étude «Officiers haut-marnais de Napoléon. 1804-1815» (Collection A la Une, Chaumont), nous avons retrouvé la trace d'une vingtaine de militaires qui nous étaient parfaitement inconnus au moment du bouclage. Parmi eux, encore un artilleur, le capitaine Zéphirin Jacquot.

Fils de François Jacquot, commis à la forge du Châtelier à Louvemont, et de Jeanne André, Zéphirin Jacquot naît dans ce village de la région de Wassy le 24 août 1776 (et non en 1777 comme l'indiquent les états militaires du corps impérial de l'artillerie). Entré en service en 1792, il est nommé lieutenant d'artillerie le 16 mars 1797, à l'âge de 21 ans, puis capitaine le 29 octobre 1803. Au début de l'Empire, Jacquot est capitaine en second au 7e régiment d'artillerie à pied à Strasbourg, puis passe au 5e de l'arme. 

Le Haut-Marnais sert en Espagne. Dans la nuit du 6 au 7 mars 1811, à l'occasion du siège de Badajoz, « le capitaine d'artillerie Jacquot, qui dirigeait les travaux de son arme à la batterie de brèche, eut les jambes fracassées par un éclat de bombe et mourut : cet officier, qui était d'une valeur éprouvée, fut vivement regretté ». Décédé le 14 mars 1811 à l'âge de 35 ans, le capitaine Jacquot était membre de la Légion d'honneur.